Pierre F.
Ils sont arrivés dans deux autos. Ils ont sorti leurs bagages et commencé à remonter leurs vélos. Ma cour était pleine de sacs, de roues, de monde. Les chats s'étaient regroupés sur le perron, inquiets et questionneurs: c'est qui ça?
Ça, c'était Eric, Daniel, Yan, Francis et Laurent, cinq secondaire V de l'école Curé-Antoine-Labelle de Laval. C'était la première fois que je les voyais. Leur prof de français m'avait appelé deux mois plus tôt: ces cinq là faisaient le projet d'aller à Québec en vélo, leur donnerais-je quelques conseils? OK. Premier conseil: n'allez pas à Québec en vélo, c'est long et sans intérêt. Pourquoi pas Ottawa et l'Outaouais? Ou mieux encore le Vermont? Vous partiriez de chez moi. J'irais peut-être avec vous...
Et voilà, la gang était dans ma cour. Prêts? On part. Direction Stowe, c'est là qu'on dormira ce soir... Je leur ai demandé de ne pas trop me maganer, je leur ai expliqué que j'étais vieux et fatigué et que je n'étais pas sûr de pouvoir les suivre. Ils ont cru que je voulais dire «les suivre en vélo». En fait, je freakais surtout sur leur 17 ans...
Je suis comme tout le monde, j'aime les enfants de 1 à 5 ans. Après, ils me tomberaient plutôt sur les rognons, précisément entre 12 et 17 ans, surtout les garçons. J'ai connu des exceptions (mes enfants par exemple qui sont devenus adultes vers l'âge de onze ans. J'avais si peu envie de me les farcir à l'âge bête que les ai fait sauter par-dessus l'adolescence comme on fait sauter un précipice à une bourrique: à coups de pied dans le cul. Hop là... C'est comme ça que j'ai eu les enfants les plus vieux du monde, mais ça c'est une autre histoire)...
J'ai connu des exceptions disais-je, mais jamais cinq en même temps. D'ailleurs, indépendamment de l'âge, cinq personnes intelligentes d'un coup dans le même peloton c'est contre toutes les statistiques cyclistes et même génétiques...
J'ai dit cinq ? Six avec moi bien sûr.
On est donc parti. Stowe, Burlington, les îles du lac Champlain. La montagne, le bord de l'eau, le soleil mais aussi le froid et la pluie. Quatre jours sur la route et pas une fois j'ai eu à leur dire : faites pas chier le p'tits gars, arrêtez, c'est assez. Pas une fois. Et je ne me suis pas du genre à me retenir...
Vous pensez qu'il y a un truc là-dessous ? Cinq adolescents de 17 ans en vadrouille quatre jours et pas une seule mongolerie ? Pas un qui s'est saoulé? Ou gelé raide? Pas un qui s'est conduit en épais?... Puisque je vous le dis, pas un. Mieux que ça, il ne n'est pas dit une sottise en quatre jours. Une vraie sottise je veux dire, une épaisse ou une grasse...
Tiens le premier soir à Stowe, il faisait trop chaud dans les chambres du petite motel cheap où on était descendu, fait qu'on parlait dehors. Les jeunes me racontaient leurs histoires d'école, ils riaient... Tout d'un coup, d'une fenêtre voisine, une voix de bonne femme, en français :
- On n'est pas à Saint-Sauveur ici, on aimerait avoir la paix...
Sauf qu'il était 9h du soir, pas minuit. Et on ne criait pas, rien. Les jeunes ont réagi bien sagement. Ils ont fait des farces poliment, sans agressivité. Ils ont même trouvé des excuses à la madame: peut-être qu'elle était fatiguée, ou malade... J'ai replacé les choses dans leur juste perspective: «Pas du tout, c't'une vieille conne et qu'elle mange d'la m...» Cout'donc, fallait bien expliquer à ces enfants-là la différence entre la métaphysique et un mal de dents...
Qu'est-ce que vous disiez ? Ah oui qu'il y avait forcément un truc là-dessous. Ce n'est pas normal des enfants aussi parfaits. Vous avez raison, il y a un truc là-dessous. A leur école, ces cinq là sont dans un groupe d'enrichis. Sauf que le mot est maintenant banni. On ne dit plus «groupe d'enrichis».
On dit un groupe de douance...
C'est effrayant je sais bien...
ï C'était la deuxième fois que j'entendais ce mot-là, douance. Je l'ai découvert récemment dans l'Abécédaire de l'ambiguité (au Seuil) du sociologue français Albert Jacquard. Je vous cite un passage: Les Québécois viennent d'enrichir la langue française d'un mot encore inconnu dans notre hexagone et qui risque d'ajouter à l'arsenal francophone une redoutable arme antipersonne, le mot douance. De quoi s'agit-il ? Bien sûr d'intelligence...
Diable, s'il s'agit d'intelligence pourquoi ne le dit-on pas ? Aurait-on peur du mot «intelligence» ?... J'entends vos objections: en formant un groupe d'intelligents, on annoncerait trop clairement que les autres ne le sont pas... Ainsi on change de mot pour masquer la réalité ? Ainsi le mot douance ne serait qu'une contorsion, un flou académique, pour ménager les susceptibilités ?
C'est con.
Finalement avec tout ça l'intelligence est presque perçue comme une anormalité. Les premières heures que j'ai passées avec ces cinq jeunes là, j'ai un peu honte de le dire tellement c'est nono, mais j'étais au zoo. Je les observais mine de rien. M'attendais-je à voir des flammèches leur sortir des oreilles ?
Pour finalement me rendre compte assez vite que c'était là des enfants ordinaires. Gentils, brillants, drôles, mais ordinaires. Des enfants tout ce qu'il y a de plus normaux. Ils tripent autos, motos, ordinateurs, tous les sports. Ils ne lisent pas plus que les autres. Ils jouent à se lancer des verres d'eau. Ils font des batailles d'oreillers. Normaux je vous dis...
Je sais bien qu'ils apprennent plus facilement que les autres. Et je me doute bien qu'ils viennent de milieux plus scolarisés que la moyenne... Mais ils ne sont pas exceptionnels pour autant. Et ne devraient pas être considérés comme tels. Ils devraient être légèrement au-dessus de la moyenne, pas plus... C'est parce que la médiocrité est la norme de l'éducation (à l'école et plus encore à la maison) que ceux-là sont hors-norme...
On me dira que les autres n'ont pas leurs facilités d'apprentissage. Mais qui a dit que c'était facile d'apprendre quand on n'est pas doué ? Faut travailler c'est tout. Mais qui travaille encore à l'école ?
A un moment donné je pédalais à côté de Yan, peut-être le plus doué des cinq. Il roulait très fort, 35 kilomètres/heures à mon compteur, et sans trop forcer... Ils ne sont pas seulement doués avec la tête, les jambes aussi... Moi j'en arrachais pour rester à sa hauteur. Mais j'étais là pareil, vieux pas vieux, fort pas fort, magané pas magané... Ça me coûtait bien plus qu'à lui pour rouler à cette vitesse-là, mais j'étais là... Et je pensais justement que c'est ce que j'avais fait toute ma vie. A l'école, à la job. Dans tout. Je suis pas doué mais je pédale.
C'est mon message de l'année, ça me prend comme ça, une fois de temps en temps, je fous une bouteille au tout-à-l'égout avec un message dedans... Celui-là est adressé aux enfants de la médiocrité : pédalez p'tits crisses.
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