Pierre F.
Quel été ! A se demander pourquoi ce pays célèbre tant ses hivers qui n'ont de particulier que de se traîner en longueur. Nos étés ont bien plus de quoi étonner le touriste. Surtout le touriste qui connaît un peu les choses de la terre...
J'ai rencontré l'autre jour des vignerons italiens de l'Ombrie en visite chez des parents dans un village voisin, tout ébahis de la violence et de la hâte proprement tropicales que met notre été à s'éclater... Arrivés ici vers le milieu du printemps, ils ne sont pas encore revenus de la soudaineté de l'explosion. Voilà qui les a bien plus impressionnés que les baleines dans le Saint-Laurent. Il n'y avait pas une feuille, pas un brin d'herbe, rien quand ils sont arrivés. Et soudain cette poussée, cette folie foisonnante. Tout ce vert. Ils vont en parler longtemps du côté de Pérouse où ils rentrent demain et où on on ne les croira probablement pas...
Ils sont bien tombés, c'est vrai. Quel été extraordinaire. J'arrive à l'instant de faire un tour dans le bois, eh bien c'est l'Afouique là-dedans mon vieux. Absolument. Ça bouillonne, ça grouille, ça fermente, avec des bruits comme je n'en ai jamais entendu avant, inquiétants, peut-être bien des caïmans qui mangent des lapins vivants ou des orangs-outans qui se grattent le ventre, ou des pipistrelles qui font la vaisselle...
On cause, on cause et j'oublie complètement de prendre de vos nouvelles.
Ça va ? Fait chaud aussi ? Vos vacances son finies ?
Pas les miennes, tant s'en faut. Je reviens juste pour vous narguer un peu. Trois ou quatre semaines de travail et je repars. Et je reviens. Et puis ce sera l'automne qui sera, pour moi, Séoulien puisque je vais aux Jeux. Même qu'avant cela, la fin de semaine prochaine je crois, je ferai les championnats d'athlétisme à Ottawa... Tout cela pour vous dire que si vous ne me trouvez pas en page cinq, c'est que je serai quelques part dans le cahier des sports. Et si je ne suis pas là non plus, eh bien c'est que je chasse l'alligator dans le bois derrière chez moi et alors, surtout ne bougez pas, n'appelez pas au bureau, chut pas un mot à personne, l'alligator est un animal très timide, un rien le fait rougir contrairement au homard qu'il faut faire bouillir.
Je disais ? Ah oui, Ottawa. Où j'irai surtout pour Ben Johnson. Remis de sa blessure, il se montrera pour la première fois de l'été. J'ai hâte de voir s'il est prêt à affronter Lewis. Si oui, on n'a pas fini d'attendre la finale olympique du 100 mètres. Ce seront les dix secondes les plus hot du siècle. Lewis l'athlète d'exception, le plus doué de notre temps. Johnson le produit d'une technologie de l'effort, la fusée programmée. C'est finalement dans la tête que ça va se jouer. Lewis facile à troubler, Johnson d'une marmoréenne impassibilité. C'est Lewis le meilleur. Mais gagez sur Johnson. S'il est à la hauteur de son exploit de l'été dernier à Rome, bien sûr. C'est ce qu'on verra à Ottawa, pas samedi qui vient, l'autre...
Restons dans le sport encore deux secondes, le temps de saluer l'exploit de Steve Bauer, quatrième du tour de France. Troisième en fait, si on calcule que le vainqueur aurait dû être déclassé pour doping. J'en reparlerai du doping. Je n'ai pas tout à fait la même opinion que mes confrères là-dessus. Je n'aime pas la manière dont les choses sont présentées. Le doping apparaît comme un scandale d'autant plus grand que le sport est toujours synonyme de santé... Sauf que le sport de haute compétition, c'est pas la santé. Pas du tout.
L'incroyable entraînement auquel doivent se plier par exemple les gymnastes et les nageuses (des enfants le plus souvent) est tout autant dommageable pour leur santé qu'une drogue. Et se gonfler les muscles aux anabolisants est-il à ce point différent et moins dangereux que de se les souffler par des séances de musculation quotidienne qui n'ont absolument rien de naturelle, non plus ?
Bref, je trouve facile de s'exciter le poil des jambes à propos des drogues sans jamais mettre en cause l'idéologie du sport de haute compétition, qui n'a que très peu à voir avec la santé. L'obligation qui est faite aux athlètes de «produire» pour garder leur statut, la formidable pression qu'ils subissent pour «rapporter» (au sens de profit) des médailles, des résultats, et le dépassement proprement inhumain qui s'ensuit, voilà qui a perverti depuis longtemps le sens du sport et de la compétition tout autant, sinon plus que les drogues.
On cause, on cause et j'oublie complètement de vous dire que j'ai changé d'idée.
À ma mort, je ne veux plus être incinéré.
Je veux être enterré sous la basilique de Saint-Armand-Ouest, mon village d'adoption. On me dira qu'il n'y pas de basilique à Saint-Armand. M'en fou. Qu'on en construise une, je la mérite. J'ai fondé Saint-Armand comme Champlain a fondé Québec, en dépit des indigènes parfois hostiles. Connaîtriez-vous Saint-Armand sans moi ? Ah, voyez bien. Je veux reposer sous la nef, na. Et je veux entendre les archéologues s'engueuler au-dessus de mon cercueil, dans cinq ou six siècles.
- C'est Foglia !
- Non c'est pas lui !
- Abruti !
- Nécrophage !
- Tiens toé !
- Ouyouille !
J'espère seulement qu'ils ouvriront le cercueil. Ils n'ont pas fini de s'engueuler avec les surprises que je leur réserve. Comptez sur moi pour brouiller les pistes. Je vois d'ici leurs mines effarées...
- Dites-moi, cher confrère, ne dirait-on pas qu'il tient à la main un dictionnaire turc-espagnol !
- Plutôt espagnol-turc...
- Vous m'ostinez encore, abruti ?
- Voyeur !
- Voyou !
- Tiens toé !
- Ouyouille...
Qu'ils s'engueulent, mais qu'ils ne me prennent (surtout pas, comme ce pauvre Samuel de Champlain) pour un jésuite belge. Un Jésuite belge dans un tombeau, brrr... Cela sonne comme un restant de veau dans un bol de tupperware...
Tiens, pour être tout à fait sûr que cela ne m'arrivera pas, je veux qu'on grave cet avis dans le chêne de mon cercueil à l'intention des archéologues, historiens et autres farfouilleurs du temps : « Avis, je ne suis pas un jésuite belge. Que je meurres si je mens ».
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