26 juillet1985

Portrait de deux génies, d'une fille et d'un Vietnamien

Pierre Foglia

Voilà un titre raciste et sexiste dans la mesure où rien, mais alors absolument rien, ne me permet d'avancer que la fille et le Vietnamien ne sont pas aussi des génies.

En fait il serait plus juste de dire que je me suis embarqué dans ce voyage avec quatre génies, dont une fille et un jeune Vietnamien... Et je vous signale en passant que quatre génies sur la même route, peut-être même quatre et demi, en me comptant, c'est un record de tous les temps pour le Québec. À bicyclette, s'entend.

En tête, venait Julie la blonde. En tête c'est-à-dire dans l'ordre où je les faisais rouler, mais aussi dans l'ordre de mes préférences. Pour ce qui est des enfants, je préfère souvent les petites filles. Elles sont moins bébés. Une fois qu'on leur a démontré clairement qu'on les aimait, elles nous foutent la paix. Elles pompent pas l'air. Elles n'attendent pas, comme les petits gars, qu'on le leur prouve à chaque instant... Sécurisées, elles peuvent très bien fonctionner sans leur gang, avec des parents plus ou moins absents, bref je trouve les petites filles reposantes et pratiques.

Julie, en plus, était belle. Mais à part cela on ne s'est pas beaucoup parlé. Ça n'a pas été vraiment nécessaire. Quand elle a vu la tournure que prenaient les choses, Julie s'est délibérément cantonnée dans un rôle secondaire. Spectatrice souriante. C'est elle, je crois qui a le plus profité de la balade et du grand air. De temps en temps elle m'envoyait un look complice : " Prends ça cool bonhomme ! ". Ou compatissant : " Mon pauvre vieux ! ". Ou alors elle se payait gentiment ma tête : " Tu l'as voulu, tu l'as eu ! "

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Thang aussi était spectateur, mais lui je le soupçonne de l'être tout le temps. Hoang Thang Nguyen. Thang pour tout le monde. Il avait deux ans quand il est arrivé au Québec et depuis il vit les deux cultures en même temps. La vietnamienne à la maison et dans ses tripes. L'américaine dehors, par bribes, par îlots qu'il s'approprie on se demande comment... Comment, par exemple, Thang est-il devenu un fan du baseball ? Mystère, il ne se rappelle plus !

Le soir de la partie des étoiles il a bien failli ne pas souper pour pouvoir regarder le match jusqu'à la fin. Pourtant, la bouffe est sa seconde grande passion. Il faut voir tout ce que cet enfant-là est capable d'avaler dans un MacDonald. Effarant ! Un gouffre ! Un boa !... Thang s'américanise par osmose, je veux dire : il digère des hamburgers.

Il digère et il regarde le monde à travers ses grosses lunettes, avec un étonnement permanent. Il passe cependant d'une culture à l'autre sans effort apparent, et en délimitant bien son territoire :

- Du riz avec ta poule, Thang ?

- Non, s'il vous plaît, surtout pas de riz. Chez nous c'est bien. Mais pas ici...

Parfois, c'est normal, il s'enfarge et reste en suspens dans le vide entre les deux cultures. Cela donne des résultats troublants. Comme la fois où la conversation tournait autour du vol à l'étalage...

- Toi Thang, as-tu déjà piqué quelque chose dans un magasin ?

- Non. Ma mère ne veut pas... Et cela sur un ton qui pouvait laisser croire qu'il avait effectivement demandé la permission à sa mère ! On est tous partis à rire et il a été très étonné qu'on trouve ça drôle...

Tu parles que sa mère ne veut pas ! Pas du tout le genre parent-délinquant, maman Thang... Elle m'a dit en me confiant son fils, après bien des hésitations : " Vous savez, chez nous, habituellement, les enfants ne sortent pas sans leurs parents. Pas avant qu'ils se marient ! "

C'est Julie que j'ai préférée. Mais c'est Thang qui m'a touché. Je l'ai trouvé très émouvant dans les côtes... Dans les côtes, oui. À son coup de pédale tout croche je voyais bien qu'il en était à ses premières sorties... Mais à sa façon de serrer les dents en silence, j'ai bien compris aussi qu'il n'en était pas à ses premières côtes. Même qu'il doit en monter souvent...

Je vous jure, c'est pas pour faire de la petite philosophie, mais il n'y a rien comme de regarder un gars qui monte une côte à vélo, pour se faire une idée de comment il les descend, dans la vie.

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Bon, ben reste maintenant à vous présenter les deux génies. Le premier s'appelle Alexis et son copain, c'est Sylvain...

Je ne sais pas si je vais oser aller plus loin que leurs noms. Ces deux-là m'ont tellement fait freaker, que j'ai peur de capoter une autre fois...

J'ai perdu les pédales, je le reconnais. À un moment donné je me suis mis à haïr ces enfants de douze ans avec la même force que s'ils avaient été des adultes responsables de leurs dires et de leurs actes. Ça n'a pas trop paru parce que je me retenais à quatre mains, mais j'ai capoté. J'en ai même fait, je le crois, une maladie...

Pourtant, deux enfants brillants comme j'en ai rarement vus. Très, très vites. Éveillés. Informés. Créateurs avec des bouts de rien, font un roman d'un soldat de plasticine, d'une bibite inventée à l'instant. Je n'exagère pas, Alexis et Sylvain, pourraient, demain, donner à Steven Spielberg de la matière originale pour structurer solidement trois ou quatre nouveaux scénarios...

Et accolée à cet imaginaire bouillonnant, une culture, je dis bien une culture impressionnante. Ces enfants-là ne se contentent pas de ne pas être racistes, ou sexistes, ils expliquent pourquoi ils ne le sont pas. Ils ont des opinions sur tous les grands sujets de l'heure, bien sûr ils répètent les clichés du discours de la gauche humaniste... mais attention, pas en perroquets, tout cela est bien assimilé, bien ramassé...

Ils sont aussi très critiques. Passent les adultes au cash sans aucune pitié. En particulier leurs profs. Contestent l'ordre. Doutent de tout.

Bref, les enfants que j'aurais voulu avoir. Que tous les humanistes de gauche voudraient avoir. Quelque chose comme les merveilleux enfants libres de Summerhill !

Je me suis pourtant mis à les haïr comme des vulgaires rejetons de notaire, comme de la progéniture de militaire, ou de directeur de caisse populaire...

Pourquoi ? Laissez-moi vous dire où et comment. Le pourquoi ira de soi. Parce que je me suis mis à les haïr à un instant et à un endroit précis. Bien sûr ça traînait depuis un moment, mais c'est sur la route entre Bromont et Waterloo que tout est arrivé...

Soudain, il s'est mis à pleuvoir, très fort. On a trouvé à s'abriter toute la gang, sur la galerie d'une modeste maison de ferme. Nous étions là depuis quelques minutes quand la dame qui était dans la maison nous a demandé si on voulait des chaises... J'ai décliné. Notre hôte a continué de parler. Des banalités. De temps en temps elle tournait sa phrase comme pour permettre aux enfants d'embarquer dans la conversation... Les enfants faisaient comme si elle n'existait pas. Sylvain a même marmonné : " Est-tu fatiguante la vieille poule ! "

La pluie a cessé. On est reparti. Personne n'a dit au revoir. Personne n'a dit merci.

Moi non plus. Et pas un reproche aux enfants. Pas un mot. Mais en dedans j'étais tout fucké. Ça été fini.

Mais je vous l'ai mal raconté si vous pensez que cela à voir avec la politesse. Ça à voir avec le mépris. Nier à ce point les gens, effacer à ce point leur présence...

Il y a quelque chose qui cloche chez ces enfants libres de Summerhill... Certes jamais ils ne diront d'un Noir que c'est un Nègre. Ni d'une fille que c'est une ci et une ça. Ils sont bien trop culturés pour cela...

Par contre ils iront merdouiller sans gêne aucune sur le balcon de la première petite vieille venue. Et ça ne les gênera pas non plus de sonner à sa porte, pour lui demander du papier cul.

Ils ne lui disent pas merci. Mais qu'elle se dise bien que ce n'est pas parce qu'ils sont malpolis.

C'est seulement parce qu'elle n'existe pas.

Qu'elle s'efface. Qu'elle laisse passer les petits génies.


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