Pierre F.
Ils étaient quinze garçons et filles et je les confondais. Même quatre jours plus tard, le voyage terminé, je ne savais toujours pas lequel était Éric, laquelle Valérie, lequel René, laquelle Linda... Quinze adolescents sortis du même moule, je veux dire de la même banlieue, presque du même bungalow. Et de la même école privée : le collège l'Assomption.
Ils étaient quinze garçons et filles qui s'en allaient à Ottawa à bicyclette sous la conduite de deux profs. Je me suis joint à eux, un peu à contre temps, puisque je me suis décidé à la dernière minute et qu'eux préparaient cette sortie depuis novembre. Ramassant de l'argent ici, préparant des documents cartographiques, s'initiant à la mécanique, sans parler des démarches pour trouver le gîte à bon prix le long du chemin. Quatre jours, $57, un prix d'ami. Et une bonne compagnie. Je ne pouvais pas refuser... (Je ne pouvais pas deviner non plus qu'on allait se les geler !)
Ils étaient quinze adolescents, bien nourris, bien élevés, bien propres. Sur la bonne track. Pas de quoi s'inquiéter... À moins, bien sûr, qu'on trouve inquiétant des enfants sur une track, même la bonne, même la plus droite qui est illusion d'optique, puisque, vingt ans plus loin, parfois moins, elle tourne autour des mêmes banlieues, des mêmes bungalows...
N'exagérons rien, ils n'étaient pas 15 clones tout de même. Prenez Linda et Valérie, les plus petites, il était normal qu'elles se fassent une montagne d'une colline... Prenez Monique, 17 ans comme les autres, pourtant la plus vieille. Sage comme les autres, a pourtant vécu, au même âge, quelques années de plus. Ça tient à quoi ? Je ne sais pas. Je n'ai pas demandé. Une plus grande famille dans un bungalow plus petit, peut-être ?...
Prenez Bruno. En voilà un pour qui ce voyage s'est terminé beaucoup trop tôt. Reste que le chemin que cet enfant-là a parcouru en quatre jours est insoupçonnable. Il se calcule en mots : deux le premier jour, et le quatrième un discours... Paraît que pour les autorités du collège de l'Assomption, ce voyage annuel en vélo à Ottawa est une parenthèse pas très académique... Alors elles auraient dû voir, ces autorités, le sourire de Bruno en haut du parc de la Gatineau ! Il n'est pas, il est vrai, de sourires académiques, mais il en est de magistraux qui ont si long à parcourir, qui viennent de si loin que c'est miracle, quand ils ne meurent pas en chemin...
J'ai dit qu'ils étaient quinze garçons et filles, je me suis trompé. Ils étaient quatorze. Et un autre. Absolument unique. Dominique.
J'ai dit que je les confondais. Mais pour Dominique, j'ai su tout de suite. Et je n'ai aucun mérite à l'avoir repéré... Il s'est présenté au départ de l'excursion dans un ensemble hawaïen, chemise et bermuda imprimés de palmiers bleus phosphorescents, rayés de vert. Les cheveux plantés tout droit sur la tête, mèches bétonnées à la gelée coiffante. Grandes lunettes de plage, retenues par un cordon, et aux pieds, des espadrilles, exactement ce qui convient le moins pour pédaler.
Sur le porte-bagage arrière de son vieux vélo tout croche, par-dessus les sacoches et le sac de couchage, un énorme nounours du nom de Caroline qu'il nous a présenté comme une de ses deux raisons de vivre. Son autre raison de vivre tenait aussi, l'heureux homme, sur son porte-bagage : c'était son frisbee.
- Et ça, lui ai-je demandé, qu'est-ce que c'est ?
- C'est un fer à repasser, m'a-t-il répondu.
C'était en effet un fer à repasser de bonne taille, attaché par une courroie, et battant le flanc de l'une de ses sacoches.
- Mais pourquoi faire ?
- Pour repasser mon linge, tiens !
C'est qu'il était sérieux dans sa douce folie. Au soir de chaque étape, il repassait effectivement son linge. Et il en avait beaucoup ! Il avait apporté, pour ce voyage de quatre jours, six chemises, huit paires de bas, trois paires de bermudas et un séchoir à cheveux en plus du fer à repasser.
Je ne l'ai pas trouvé drôle tout de suite. Trop, c'est trop. Surtout qu'à la première halte, il a acheté, au dépanneur, un sac de popcorn d'à peu près deux pieds de long, et qu'il a roulé avec, une dizaine de kilomètres, allant de l'un à l'autre pour offrir ses nananes... Aussi, à tout instant, et cela durant les quatre jours, il s'arrêtait en plein milieu du chemin, sortait un bout de papier, un crayon et...
- Qu'est-ce tu griffonnes, donc ?
- L'heure !...
Il a noirci des colonnes et des colonnes de chiffres. Et c'était bien l'heure qu'il écrivait à chaque fois... l'heure à laquelle il s'ennuyait de sa blonde !
Un seul incident mécanique dans tout le voyage : évidemment au vélo de Dominique ! Il a cassé un rayon à sa roue arrière. Ça ne l'a pas empêché, avec sa roue voilée, en espadrilles, sur son vieux vélo poussif, dans ses bermudas jaunes rayés blancs, de dépasser tout le monde chaque fois qu'il le voulait... Entre autre, dans une mini-course pour le fun, de prendre cinq minutes au second, dans une montée de moins de deux kilomètres. Un cheval fou !
Le dernier jour, il n'a pas arrêté de nous presser tout le long du chemin : " Dépêchons-nous, je voudrais arriver avant la fermeture des magasins, pour acheter un souvenir d'Ottawa à ma blonde ! "... Je m'attendais bien à quelque surprise. Je ne fus pas déçu. En revenant ce soir-là, à l'Université d'Ottawa où nous couchions, la rumeur courrait déjà dans le couloir...
- Savez-vous ce que Dominique a acheté à sa blonde ?
- Non, quoi ?
- Une piscine !
- Voyons donc, une piscine !...
La porte de sa chambre était ouverte, j'ai passé ma tête : la piscine était bien là ! Une de ces piscines en plastique pour bébé, sorte de cuvette d'environ cinq pieds de diamètre. C'est minuscule pour se baigner, mais pensez-y une seconde, c'est gigantesque pour une piscine qu'il va falloir transporter sur une bicyclette qui porte déjà des sacoches, un nounours nommé Caroline, une garde-robe complète de dandy, un fer à repasser et un séchoir à cheveux...
- Voyons Dominique, comment tu vas faire pour rapporter ça ?
Ne me demandez pas. Il l'a bien rapportée, jusqu'à Repentigny où habite sa blonde.
Heureuse blonde, qui se fait offrir la folie...
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