5 juillet 1984

En passant par Sorel

Pierre F.

Il y a un tas de bonnes raisons pour que vous alliez faire un tour au festival de la Gibelotte, à Sorel, cette fin de semaine. Je vous les énumère :
1- C'est pas loin
2- Euh, deux… passons tout de suite à trois, ça ira peut-être mieux ;
3- Heuh, trois…

Sans blague, c'est vrai que ce n'est pas loin ! Même en passant par Berthier, ce qui vous permettrait, du même coup, de visiter ces fameuses îles de Sorel dont vous entendez parler depuis si longtemps. Comme ça la prochaine fois qu'on vous en parlera vous pourrez dire avec les autres : «Ah oui, c'est le fun !… Et surtout, c'est pas loin !»

J'ai bien failli embarquer pour une croisière. Je me suis même rendu jusqu'à Sainte-Anne-de-Sorel, mais quand j'ai vu qu'on serait 200 sur le bateau, j'ai viré de bord… Je fais du bicycle justement pour ne pas être pogné avec 200 de mes semblables en même temps… Remarquez que ça doit être très intéressant, même génial, dans la mesure où cette croisière donne aux touristes une bonne idée de ce qu'est le transport de bétail par voie fluviale…

Franchement, j'aime mieux Sorel que ses îles. Une ville dure Sorel, rockeuse. On y parle plus haut qu'ailleurs, la musique y est plus forte… Je n'ai jamais vu autant de bras et de poitrails tatoués… Une ville pour travailleurs, parmi les mieux payés au Canada… quand il y a du travail ! Mais là y'en a pas. Marine Industries qui peut donner jusqu'à 8 000 jobs, nourrit à peine 1 500 employés. Pareil chez Atlas Steel et Fer et Titane… Il faudrait une guerre quelque part pour relancer Sorel, qui, m'a-t-on dit, n'est jamais aussi prospère que lorsqu'elle fabrique des canons…

Finalement, je ne sais pas pourquoi, j'aime bien Sorel. Sûrement parce que c'est rock'n'roll, comme diraient mes enfants. Sans doute aussi, un peu, par esprit de contradiction. Tant de gens m'ont dit : «Tu vas à Sorel ? Wouache ! Beurk !»… des gens qui ne sont évidemment pas du tout rock'n'roll !… Et puis c'est une ville sans prétention, comme son festival d'ailleurs, qui, à l'origine, a été organisé pour fêter les vacances des travailleurs… A fond, Sorel c'est comme une extension du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Il ne faut pas y aller pour le coup d'œil. Plutôt pour le coup au cœur …

. . .

Mais bon, vous avez raison, cela ne fait pas pour autant de Sorel une destination dominicale familiale.

Même pour goûter à la gibelotte… Hélas non, je ne peux décemment pas vous inviter à faire 60 milles pour un bol de cette soupe très ordinaire et… horriblement chère. Vous la paierez 5$ sur la place du festival, mais si vous allez la manger à Sainte-Anne, dans les chaudrons de Berthe Beauchemin, qui paraît-il l'a inventée, vous la paierez jusqu'à $12…

C'est beaucoup pour une vulgaire soupe qu'on compare, abusivement, à la bouillabaisse des Marseillais et au minestrone des Italiens…

Mais je suis injuste. Il en est souvent ainsi des mets populaires régionaux : on en oublie l'esprit. Quand, voilà cinquante ans, la mère Beauchemin a fait pour la première fois cette soupe, elle ne pensait pas à l'avancement de la gastronomie du haut Saint-Laurent. Un jour, à court d'idées pour le menu du jour de ses pensionnaires, elle a ramassé tout ce qui trainaît dans le garde-manger, des oignons, des tomates en boîte, en purée, du jus de tomate, une can de petits pois, une autre de fève, de blé d'Inde, des patates, du lard, et des filets de barbottes. Elle a fait cuire tout ça a feu doux, en touillant de temps en temps... Et les pensionnaires en ont redemandé !

Voilà comment cela a commencé. Aujourd'hui, on semble avoir oublié que c'est un plat de pauvre, plus conçu pour remplir l'estomac que pour flatter le palais. Et on tire une fierté bien démesurée de cette ratatouille à saveur de tomate… Si au moins ça goûtait la barbotte que l'on met dedans… mais évidemment pas, après quatre heures de cuisson ! Faites bouillir n'importe quel poisson quatre heures et je vous mets au défi de dire ensuite si c'est du requin, du poulet ou des nouilles !…

. . .

Dieu que je suis bête ! Parlant de nouilles, je le sais ce qui pourrait vous décider à aller faire un tour à Sorel ! Figurez-vous que Michèle Richard donnera un show au parc Royal samedi soir. Un show gratuit à part ça !…

Vous auriez préféré Pierre Lalonde ? Trop tard ! Il a fait le show d'ouverture. Moi je l'ai vu, lalalère… J'étais debout en arrière, juste à côté d'Yvon. Je sais son nom parce que sa blonde, ou sa femme, je ne sais trop… n'arrêtait pas de lui dire, parlant de Pierre Lalonde : «Y'a-tu de la classe ! Hein Yvon, trouve-tu ?» Et Yvon répondait : «Ouin, ouin». Il n'a pas dit autre chose de la soirée : «Ouin»… Elle, elle était plutôt quelconque. Un peu toutoune, des shorts très courts qui laissaient dépasser sa culotte du dessous. Yvon était plus swell. Il portait un t-shirt avec un voilier, des bermudas jaunes, et les pieds dans des sandales et dans des petits bas courts noirs qui lui montaient au tiers du mollet : à croquer…

La cinquième fois qu'elle a dit : «Y'a-tu de la classe, hein Yvon !», je me suis tanné. Du coin de la bouche, j'ai traiteusement laissé tomber : «Oui, mais c't'une tapette !»

Que Pierre Lalonde m'excuse de cette affirmation totalement gratuite et totalement fausse. Et que les tapettes n'en fassent pas une maladie non plus. Je n'avais pas d'autre but que d'écoeurer la grosse. Raté d'ailleurs : elle ne m'a même pas entendu ! Je crois qu'elle était en plein orgasme… Yvon, par contre, m'a gratifié d'un regard éperdu de reconnaissance, comme si un ange venait de l'effleurer de son aile, ou comme si c'était un veau, et que je venais de lui donner une poche de sel…

C'est comme ça que je me suis fait un ami à Sorel…

Je ne sais pas pourquoi, j'ai comme le feeling que ce sera le seul !

le mot du Mauve

Au fait, je ne suis pas d'accord avec ce qu'il vient de vous dire de Sorel. Il y a un tas de choses à y voir, tiens par exemple le défilé des Filles d'Isabelle, à l'heure de la messe… Ces petites vieilles qui portent la Croix au pas de l'oie… Avoir eu la foi, je l'eusse perdue drette là !

Pour en finir avec Sorel, vous savez sans doute que c'est le siège des quartiers généraux des Hells Angels. Évidemment, mon grand curieux de pédaleux est allé y mettre son nez. Passe et repasse devant le bunker, rue du Prince…

Il y a comme un espèce de terrain vacant en avant, le bunker est au fond. Au début de l'allée qui y mène une pancarte : «Terrain privé – Défense d'entrer – À vos risques !»… Je voyais bien que c'était ce «à vos risques» qui le faisait hésiter…

Finalement, il se décide. Avec le courage des peureux qui se jettent à l'eau, il s'engage dans l'allée. Comme il arrive à la porte, sortie de je ne sais où, une espèce de furie d'à peine quatre pieds et demi de haut se dresse devant lui sur ses ergots :
- Dayousque tu penses que tu t'en vas toué, tabarnak !

De toute évidence, cette jeune fille n'avait pas été éduquée par les sœurs de la Congrégation… Ses vociférations inconsidérées ont attiré l'attention du grand et large jeune homme, beaucoup plus calme, mais néanmoins très ferme :
- Décrisse !
- Je suis journaliste et je…
- Pas d'entrevue. Décrisse !

Que pensez-vous que fît Foglia, de toute la vitesse de mes pédales ?

Eh oui, il décrissa !


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