26 juillet 1984

En passant par Lewiston

Pierre F.

Lewiston, petite ville de 50 000 habitants, 45 milles au nord d'Old Orchard, dans les terres… Oui, j'ai fait pas mal de chemin depuis la dernière fois qu'on s'est parlé. Même que je me serais rendu jusqu'à Old Orchard, si le hasard… Déjà cette annonce en français sur le bord de la route m'avait intrigué : «Centre ville, 2 milles». Et puis les noms sur les boîtes aux lettres, des Drouin, des Couturier, des Giguère, des Bérubé, des Sirois, des Demers, des Bizier, des Gaudrault «Electric supplies», des Pelletier «Power Equipement», des Lacoste «surgeon» et un Dallaire en train de tondre son gazon…

- Bonjour M. Dallaire !, j'ai lancé en passant.
- Bonjour, bonjour, have a good time !, qu'il m'a répondu.

Je suivais une avenue ombragée par de grands arbres, bordée de cossues maisons victoriennes, la plupart tenant plus de l'hôtel particulier ou du manoir que de la simple maison de ville. À la porte de l'une d'elles, une pancarte : «Roy's guest house»… J'ai sonné par curiosité, et pour ramasser l'adresse, au cas où je repasserais dans le coin un de ces jours.

Entrez, entrez. Mon Dieu que vous avez l'air fatigué, voulez-vous un verre d'eau ?…

Je ne suis pas habitué à ce genre d'accueil. À la fin d'une journée de vélo, la poussière et la sueur vous font plus une tête de voleur de poules que d'honnête voyageur, et les regards soupçonneux arrivent plus vite que les verres d'eau… Ici, la chaleur de l'accueil s'ajoutait à celle des lieux, tout en boiseries, en vieux meubles à vitraux, en tapis…

- Vous avez dit $24 pour la nuit, petit déjeuner compris ? Je reste madame ! Madame ?
- Barbara Laprise…

Elle n'avait pas arrêté de parler tout en me faisant visiter, et de son babillage, j'avais retenu qu'elle était Américaine, et avait appris son français au couvent. Son mari aussi était né à Lewiston, ce sont ses arrières-grands-parents qui étaient du Québec…

- Bien sûr, vous êtes venu pour le festival ?
- Le festival ! Quel festival ?
- Ben, le festival franco-américain, c'est notre grande fête chaque été, depuis huit ans maintenant.

Depuis bientôt un mois que je cours des festivals où je mets à peine les pieds, et en voilà un que je n'attendais pas, et j'y passe la journée !…

Ce qui m'a retenu ici ? La curiosité, je crois bien. Ce qu'on fêtait ici c'était la survivance d'une culture. Or je sais bien moi, deux fois déraciné, que les cultures ne survivent pas. Elles vivent ou ne sont pas. Alors j'étais curieux de voir… si ce n'était plus de la culture, c'était quoi ? J'ai vu : c'est du folklore.

Les Franco-Américains sont nombreux un peu partout dans le Maine, dans la capitale Augusta et dans les petites villes autour d'Old Orchard, à Biddeford, Sanford, Westbrook, mais c'est ici, à Lewiston que l'on trouve la plus forte concentration de francophones de toute la Nouvelle-Angleterre. 78 pour cent des 50,000 habitants de la ville sont de souche québécoise, le maire s'appelle Alfred Plourde et on peut acheter LA PRESSE chez «Victor News»…

C'est l'ancien maîre des postes, Gérard Lajoie, rencontré au festival, qui m'a raconté comment tout cela a commencé :
- C'était au siècle dernier, vers 1850, de grosses filatures de coton se sont installées ici. Elle avaient besoin de cheap labor. D'abord on a fait venir des Irlandais, mais le Québec était plus près… C'est surtout de la région de Kamouraska que nos arrières-arrières-grands-parents sont descendus. La première chose qu'ils faisaient c'était d'ouvrir une école, puis ils bâtissaient l'église. C'est ainsi qu'on a gardé notre culture pendant près d'un siècle. Et puis…

Et puis le temps. L'éducation, les mariages mixtes, le melting-pot, l'assimilation quoi. Après la période «gardons notre culture et notre religion», il y a eu celle du rejet : «Let's be American»… «Il y a dix ans, m'a raconté la coordonnatrice du festival, Constance «Connie» Côté, il y a dix ans quand tu parlais français à Lewiston, tu te faisais dire par d'autres francophones : «Si tu veux parler français, retourne donc au Canada !»

Maintenant Lewiston vit à l'heure de la folklorisation. Maintenant que les petits Ouellette et les petits Chouinard sont américains sans l'ombre d'un accent, il est redevenu chic de parler français. Le « french cachet» est si bien porté que l'épicière du Larock «Groceries» m'a dit en me rendant ma monnaie : « I don't speak french but I wish I would»…

Une folklorisation qui se paie de mots bien sûr, mais donnons-lui au moins ça, n'a pas choisi les plus plats. C'est ainsi que durant le festival on présente une pièce de Michael (sic) Tremblay et «Solitude rompue» d'Anne Hébert… Ce n'est pas au festival de la Gibelotte à Sorel qu'on aurait de telles audaces !…

Bref, je voulais voir à quoi ça ressemble une culture qui se meurt. J'ai vu.

J'ai vu des petites vieilles qui giguaient sous la grande tente du festival. Elles avaient la jambe encore bien alerte, n'empêche qu'elles giguaient sur la couverture de leur cercueil, et qu'avec elles partira ce qui reste de la culture qu'on fêtait à Lewiston ce jour-là.

J'ai vu une autre petite vieille qui tirait une petite fille par la main. Elle lui parlait en français, et la gamine lui répondait en anglais, comme si de rien n'était. Elles allaient la main dans la main sans se douter qu'un siècle et demi les séparait…

J'ai pensé à la chanson de Pauline Julien : «Mommie, mommie, please tell why…»

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Un mot de la route qui mène de Saint-Georges aux plages du Maine : une magnifique balade de trois ou quatre jours le long de la rivière Kennebec, à la portée des cyclos de toutes conditions. Si les pentes sont parfois très longues, elles ne sont jamais abruptes, sauf dans le bout d'Augusta. Une étape sympathique : la petite vile de Skowhegan. À éviter : la seule auberge sur votre parcours : The Crab Apple Acres, à The Forks. La bouffe est mince et la tenancière épaisse…

le mot du Mauve

En plus de tous ses autres défauts, l'autre nono qui me pédale sur le dos, ne sait pas compter !… Il se l'est fait dire aussi ! Par la caissière de la banque où il est allé changer son argent américain…

- Je voudrais $500 en argent américain, mademoiselle…

La fille pitonne sur sa calculatrice et lui répond avec un grand sourire : «Ça va vous coûter $670 canadiens, monsieur !» Mon ignorant de journaliste sursaute :
- Comment ça mademoiselle ? Notre dollar vaut pourtant bien 75 sous américains…
- A peu près. Et alors ?
- Ben alors, alors ! … Si j'ajoute 25 sous à ma piastre canadienne j'obtiens bien une piastre américaine, non ! Et 500 fois 25 sous ça fait $125, je vous dois donc $625 pour mes 500 américains, pas 670…
- Faux monsieur ! Si vous ajoutez 25 sous à votre piastre canadienne, vous obtenez… $1.25 canadien ! Pour avoir un dollar américain, c'est $1.33 que vous devez débourser !
- Comment ça ?
- Ce serait un peu long à vous expliquer !
- Dites tout de suite que je suis imbécile !

La caissière ne lui a pas répondu, mais moi le Mauve, j'ai ma petite idée là-dessus !… Non ce n'est pas ce que vous pensez. Je ne crois pas que mon philosophe à pédales soit si bête que ça. Sauf qu'il ne sait pas compter. Et je crois aussi qu'il y a bien d'autres gens comme lui qui ne savent pas compter mais ne sont pas pour autant des imbéciles…

Vous dites ? Que c'est sûrement aussi le cas des ministres, économistes et autres têtes couronnées qui dirigent notre beau pays du Canada ?

Non, je ne crois pas ! Eux ce serait plutôt l'inverse. Ils savent très bien compter. Mais par contre, oh là, là, quelle gang de joyeux tarlas !


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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