19 juillet 1984

En passant par ... nulle part

Pierre F.

Si je vous avais dit en passant par Saint-Adalbert, seriez-vous mieux renseignés ?…

Ce pays est si grand, qu'on s'y perd. Je ne sais pas très bien où je suis… Ce n'est plus le Bas du fleuve, ce n'est pas encore la Beauce… on pourrait dire que c'est quelque part en arrière de Saint-Jean Port-Joli, mais c'est aussi en arrière de Montmagny. Même qu'à deux ou trois kilomètres près, je ne serais même plus au Québec, je serais dans le Maine…

C'est tellement nulle part que ça ne ressemble à rien ! Plaines et montagnes, érables et épinettes, le décor est incertain. Le ciel aussi, bleu ici, et là qui charrie de gros nuages balourds. Il n'y a que le vent qui sait ce qu'il fait : il m'emmerde depuis trois jours !

Mais j'exagère. Je ne suis pas aussi nulle part que je veux bien le laisser croire. Les cabanes à sucre tout le long de la route, un je ne sais quoi de western dans les grosses minounes peines de gars qui boivent de la bière et me crient des noms en passant, quelque chose de mouillé dans l'accent, tout cela me dit que je suis sur le bon chemin : je m'en viens bien vers la Beauce…

La Beauce où j'irai sans me presser puisque je suis en avance sur mon horaire. La Beauce avant-dernière étape de ce voyage qui doit se terminer à Old Orchard ou Ogunquit… En fait, je me rendrai jusqu'à Boston, mais ce sera alors la route des vacances… Entendez par là que je pédalerai librement, sans m'arrêter à tous les tournants, pour noter dans mon carnet des choses à vous raconter…

C'est fou, depuis que je suis parti, tout ce que j'ai pu noter… et ne vous ai jamais raconté ! Je ne sais pas, ça adonne pas… Finalement, aujourd'hui, ça m'arrange bien d'être nulle part, prendre un break, bretter un peu, faire le point et le tour de mes histoires, refaire des bouts de chemin…

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Au fait êtes-vous aussi nonos que mes boss au bureau ? Quand j'appelle, ils me demandent : «T'es rendu où là ?», et après que je le leur ai dit : « Arrête-donc de nos conter des pipes, à nous tu peux bien le dire que t'en fais des bouts en autobus et en avion…»

Reprenons. J'ai respecté mon itinéraire jusqu 'au Lac Saint-Jean. Puis ce fut la descente par la vallée de la rivière Sainte-Marguerite, jusqu'à Sacré-Cœur près de Tadoussac… On m'avait promis monts et merveilles de cette vallée, je l'ai trouvée presqu'ordinaire, comme un film dont on m'aurait trop parlé. En tout cas cent fois moins spectaculaire que la rivière Saint-Maurice entre Shawinigan et La Tuque, de loin mon plus beau parcours jusqu'ici…

Je devais m'arrêter à Sacré-Cœur pour le festival du Saumon, mais j'ai trouvé le village si long et si laid que je me suis enfui à toutes pédales, pour finalement me retrouver à Rimouski le surlendemain, après une nuit aux Escoumins, et une autre à Trinité-des-Monts.

Aux Escoumins, à «l'Auberge du touriste», la patronne l'a pris de très haut lorsque j'ai débarqué avec mon vélo dans son salon : «Dehors les bicycles»… Je ne dis pas si j'avais été au Ritz, mais c'était plutôt le genre «les toilettes au fond du couloir à gauche»… Le pire c'est que j'ai été obligé d'être fin, poli et tout et tout : il n'y avait pas de place ailleurs et dehors il pleuvait à boire debout… Il paraît qu'en montagnais, «escoumins» veut dire : «là où il a des graines»… Pour les graines, je ne pourrais pas répondre, mais pour ce qui est des légumes, ils y poussent très bien, aux Escoumins, je vous assure, en particulier, les concombres…

Donc je me suis retrouvé à Rimouski !… Ce n'était pas prévu, et assez loin de mon chemin. Alors j'ai pris le train. Eh oui ! De Rimouski à Saint-Jean Port-Joli. Ni fatigue, ni paresse, ça ne me tentait tout simplement pas de rouler sur la 132, dans le gros trafic des vacanciers… Et puis je ne voulais surtout pas risquer d'apercevoir un voilier, je me l'étais promis au début de l'été : pas de pape, pas de voiliers. Mon trip, c'est plus l'air du temps que les grands vents. Avec les affaires qui marchent au vent, comme les moulins, les ballons dirigeables, les papes et les voiliers, j'ai toujours ey bien de la misère…

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Saint-Jean Port-Joli ! hou-you-youille ! Avec la sculpture sur bois aussi j'ai de la misère…

En entrant dans ma chambre d'hôtel, c'est la première chose que j'ai vue : sous l'abat-jour de la lampe, la petite vielle en bois sculpté qui se berce devant le foyer, et le chien qui dort à ses pieds !… Et le tout vissé à la table de nuit, comme s'il était possible d'imaginer un voleur assez taré pour subtiliser une telle horreur…

Et puis j'ai aperçu le cendrier : en forme de tronc d'arbre creusé. Pour vous dire, jusqu'au support à papier cul dans les toilettes qui était sculpté…

On appelle ça de l'artisanat. En fait, les trois-quarts des quétaineries qu'on trouve dans les boutiques de Saint-Jean Port-Joli sont fabriquées en série, sur des ébaucheuses électriques importées d'Allemagne… Il est vrai que ces pièces sont finies à la main, mais c'est justement là le problème ! Totalement exécutées à la machine, ces malheureuses figurines auraient sûrement l'air moins débiles que charcutées par des mains aussi malhabiles…

Il reste tout de même quelques maîtres artisans à Saint-Jean (je pense à Benoi Deschanes, entres autres) pour garder la tradition à flot, et empêcher qu'elle ne sombre encore plus bas que là où elle est déjà enlisée : dans les sous-sols de bungalows… On aime ou non ce que ces artistes-là font, moi pas du tout, mais c'est ici affaire de goût…

Alors que pour ce qui est des autres, ce serait plutôt le goût des affaires… Et pour les nombreux clients, le syndrome de la saucisse : plus de gens sont bêtes parce qu'on leur fait avaler n'importe quoi, ou ils sont vraiment nés comme ça ?

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Depuis Saint-Jean Port-Joli, je fais un trip familial dans les gîtes du passant… Hier, à Saint-Adalbert, chez les Gauvin qui vont bientôt marier leur fille, ça fait qu'on n'a pas manqué de sujets de conversation. En soirée Marcel m'a fait visiter son érablière et il avait apporté sa canne à pêche pour taquiner la truite du ruisseau, en passant…

Aujourd'hui je suis à la ferme des Lecours, à Sainte-Justine. J'ai repris deux fois de la tarte à la rhubarbe et j'ai ouvert le grand livre dans lequel Gertrude Lecours demande à ses hôtes de passage de laisser un petit mot… Tiens, toute une famille de Français… «Nous garderons un souvenir extraordinaire de cette semaine chez-vous»… Puis des gens de Québec, de Longueuil, Saint-Sauveur, de Eastford, Connecticut, d'autres de Sonoma, Californie, et puis tiens d'autres Français, ceux-là de Mauberge : «Nous reviendrons, c'est promis !»… Le plus drôle, c'est qu'ils sont effectivement revenus, six mois après !…

Pourtant le site est banal : la route, des champs, une campagne bien ordinaire… Alors quoi, qu'est-ce qui les retient là ? Peut-être la tarte à la rhubarbe !… Mais plus sûrement encore, l'atmosphère…

J'en suis à mon troisième gîte du passant de ce voyage… La halte idéale pour un cycliste, comme pour n'importe qui d'ailleurs. Essayez-en un, une bonne fois, vous allez voir. Je ne dis pas tous les soirs, mais juste pour goûter à la différence avec les horribles motels du bord de la route…

Même si ce n'est pas l'avis des hôteliers, il n'y a pas assez de ces gites du passant qui, au fond, offrent ce que le Québec a de mieux : la chaleuresue simplicité de ses gens…

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Plus de place ! Pas de mot du Mauve, tant pis… Mais il reviendra samedi, promis. Et il aura bien des choses à vous raconter, puisqu'à Saint-Georges de Beauce, je l'emmène visiter une grande usine de … bicyclettes !


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