Pierre F.
Depuis que je suis parti que je cherche ce village qui me fera dire : « Ici ! C'est ici que je voudrais vivre, six mois par année (et les autres six mois à Montréal !)
Ce n'est pas un rêve que je poursuis à coups de pédales. Des villages comme celui que je cherche il en existe, je le sais, j'ai le bonheur d'en habiter un à une heure de Montréal, au pied des montagnes du Vermont. Des villages qui ont pour nom Frelighsburg, Abercorn, Saint-Armand, Pigeon-Hill… depuis que je suis parti que je le cherche ce village qui me fera dire avec un petit serrement de cœur : «Ici, c'est plus beau qu'à Frelighsburg!»…
J'ai roulé près de 1 000 kilomètres avant de le trouver à Sainte-Rose-du-Nord.
A vélo, de Chicoutimi, par la rive nord du Saguenay, il faut souffrir un peu pour mériter Sainte-Rose-du-Nord. La pente est très raide…
C'est du haut de la halte-pique-nique qui la domine, que Sainte-Rose est la plus belle. Sans doute parce que de là on ne la voit pas. On ne fait que l'imaginer. Tout ce qu'on voit, c'est la rivière Saguenay dans la coulée entre deux montagnes qui s'avancent loin sur l'eau. Une rivi`ère grande comme la mer, salée comme elle, avec des marées et des baleines blanches qui étaient bleues ce jour-là, puisqu'elles aussi, il faut les imaginer, et que je les préfères bleues sur le noir de l'eau.
Le soir baignait la vallée d'une telle douceur que j'en ai oublié l'heure, et quelques autres petites choses sans importance…
Trois kilomètres en contre-bas, le village est forcément moins beau que d'en haut. Trois kilomètres de descente… le village s'appelait, autrefois, «la Descente-des-Femmes». La légende raconte que des Indiennes perdues dans les bois se seraient laissé glisser de la montagne jusqu'à la rive, et auraient vécu là…
Sainte-Rose est ce genre de village où l'obligation de survivre en vase clos a élevé des murs de silence entre les clans, ce qui n'empêche pas chacun d'être le cousin de tout le monde, à force de mariages consanguins…
L'étranger qui s'y installe est accepté pourvu qu'il se fasse discret. Mais qu'il montre le nez et on le montre du doigt, un peu plus : il est exclus !… C'est ce qui est arrivé à Marcel Bernier qui tenait à Outremont, rue Laurier, la plus originale des boutiques de fleurs de l'île de Montréal… Retiré à Sainte-Rose, il est allé mettre dans son salon, un mannequin nu et sans tête que l'on aperçoit par la fenêtre, en passant dans la rue. Tout le village a d'abord dit que Bernier tenait un bordel. Puis on l'a sommé de cacher l'horrible chose avec des rideaux ! Non seulement Bernier a refusé, mais il a saoûlé l'audacieux venu lui faire cette requête au nom de la morale !
J'ai trouvé qu'il avait bien du guts, de braver tout le village, le petit fleuriste flyé. Mais au prix de la tranquilité c'est peut être payer un peu cher le goût des fleurs sauvages…
Sainte-Rose-du-Nord est le genre de village, sinon béni des dieux, du moins cité en exemple par l'évêque. Il n'y a pas si longtemps qu'une route la relie à la civilisation et … au péché, et Sainte-Rose n'a pas encore tout à fait perdu l'habitude de se replier autour de son église. Le genre de village où le conseil de la fabrique est plus actif que le conseil municipal…
Alors, forcément, ce fut tout un événement lorsque l'église a brûlé, il y a deux ans… Le père Étienne s'en souvient comme si c'était hier :
- C'était un samedi soir, j'étais à ras mon escalier après lire la revue de Sainte-Anne, quand ma sœur a r'ssout : «Étienne, tu vois donc pas que l'église est en feu !»… Comme j'y ai répondu : j'peux pas voir ce que j'regarde pas !»
Le père Étienne est LE personnage du village. Très croyant il fait souvent dire des messes pour les «Biens de la Terre» comprenez pour qu'il pleuve ou fasse soleil. Il est très fier des lettres que lui adresse le cardinal Léger pour le remercier de ses dons… À 70 ans passés, c'est encore l'homme à tout faire du village, menuisier, charpentier… Il est aussi le conteur, mais se méfiait un peu de moi :
- Les journaleux, c'est tous des menteux !
Les histoires du père Étienne ne sont pas toutes drôles. Il est des choses dont on ne rit pas. Par exemple la religion... Comme celui-là, mort en boisson, et dont le cercueil n'est jamais entré à l'église ! Non monsieur ! On l'a laissé sur le perron ! Portes ouertes pour qu'il entende la messe, mais il n'est jamais rentré ! On avait la crainte de Dieu en ce temps-là, monsieur !
Aujourd'hui, le père Étienne en a beaucoup contre la maudite anticipation des femmes», comprenez : contre l'émancipation de sa femme, qui répond à l'aimable prénom des Desneiges, et tient le stand de hot dogs sur le quai. Ne s'est-elle pas permis, l'hiver dernier, d'aller en Floride ! Remarquez qu'elle ne s'y est pas dévergondée, elle a passé son temps à tricoter des tuques et des mitaines sur le bord de la plage, mais tout de même !… Étienne, lui, est-ce qu'il voyage !
- Jamais ! Si je voyageais ce serait comme le cardinal Léger, pour ramener les brebis égarées, et je commencerais par Montréal !
Le père étienne n'aime pas la nouvelle église de Sainte-Rose. D'abord, il n'en aime pas la voûte triangulaire :
- On dirait une grange à foin. C'est bien plus beau arrondi, comme la cathédrale de Chicoutimi…
Mais ce que le père Étienne ne prend pas de cette église-là, mais alors ne prend vraiment pas, c'est son crucifix…
- C'est pas Notre-Seigneur, c'est un clown c't'affaire-là !
- Père Étienne !
- Quoi ? C'est pas vrai ! Vous me demandez mon «expression», je vous la dis !
Le Christ de Sainte-Rose est très spécial, c'est vrai. Il est fait d'une branche d'arbre, avec de chaque côté, perpendiculaires, des branches secondaires qui siginifient les bras. Au départ, une bonne idée, malheureusement gâtée par une couronne d'épines si fournie, qu'elle a l'allure, sur cette branche, d'un nid d'hirondelles. Il y a aussi ces monstrueux clous de huit pouces qui sortent des bras et des pieds… Un clown, non. Plutôt un papillon épinglé sur une croix par un sado-maso…
Mais le pire n'est pas le Christ. Le pire c'est l'autel, les prie-dieux, et toutes les tables qui reposent sur des souches d'arbres, jusqu'au bénitier qui s'inspire de l'art sacré forestier ! Et tout cela, hélas, varathané cent fois ! Et tout cela qui reluit, qui réflète, qui jette mille feux… Notre père qui êtes au cieux… brillez pour eux !
Le père Étienne a rallumé son petit cigare en me jettant un regard soupçonneux :
- Qu'est-ce que vous allez dire de fameux sur nous, le journaleux ?
Rien père Étienne, rien. je vais le laisser dire à plus fameux que moi. Écoutez cela père Étienne :
«Ils sont crédules, ils savent qu'il y a Dieu dans le ciel et restent persuadés que nous venons de là. Ils sont très prompts à dire quelque prière que nous leur enseignons et font le signe de la croix»…
C'est signé, Christophe Colomb, le 12 novembre 1492.
| le mot du Mauve |
Il m'a fait promettre de ne pas vous en parler. «Dis-leur pas le Mauve, dis-leur pas, de toute façon, ils ne te croiront pas !»… Mais je vais vous le dire pareil. Savez-vous ce que j'ai vu entre Sainte-Françoise et Saint-Médard, dans les terres en arrière de Trois-Pistoles ? Un bébé ours tout noir qui sortait du bois ! J'ai figé net. Lui, pas du tout, il avait l'air de dire : « Mais je vous en prie, après vous, chère bicyclette !»
Je suis passé. Et lui, derrière moi, a benoîtement traversé la route badoum, badoum… pas énervé une miette. En ours qu'a déjà vu ça, un crapeau sur une boîte d'allumettes…
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