20 août 1974

Qui triche ?

Pierre F.

Hans Lutz, Peter Vonhof, Gunter Schumacher, Dietrich Thureau, les quatre coureurs de l'équipe allemande de poursuite tournent sur la piste de toute la vitesse de leurs huit jambes. Une seule machine, une locomotive qui aurait pris son élan sur les pentes du Mt-Royal.

Au centre de la piste, là où il y a les juges, les enclos des coureurs, les entraîneurs, les mécaniciens, dans l'un de ces enclos justement, un coureur revêtu d'un survêtement rouge est bêtement assis sur une chaise. Il s'appelle Roger Sumner, il est le plus vieux coureur de toute l'équipe canadienne, 36 ans. Il habite Vancouver où il est dentiste. Ceux qui ont vécu l'époque où il y avait des courses au Québec (c'était avant les chicanes) connaissent bien Sumner. Une ou deux fois par année on le revoyait sur nos routes : sa silhouette maigrichonne, ses grandes pattes maigres d'araignée biafraise, et son fétiche, un ourson, qui passait la tête par la poche revolver.

Maintenant, de sa chaise au centre de la piste, Sumner regarde tourner Hans Lutz, Peter Vonhof, Gunter Schumacher et Dietrich Thureau, les quatre de l'équipe allemande de poursuite. Mais ça ne l'empêche pas de parler : «Bah, c'est ma dernière saison, j'ai deux enfants et puis je commence à être vieux. . .»

Les allemands repassent. Sumner les suit des yeux un moment, les apprécie d'un hochement de la tête. Et il poursuit son idée : «Et puis j'ai bien failli ne pas venir à Montréal. Il a fallu que Guy Morin s'en mêle. Figure-toi qu'après les championnats canadiens on m'a demandé comme aux autres sélectionnés pour les championnats, de me rendre à Montréal à une date qui ne me convenait pas, j'ai un bureau à tenir, des rendez-vous fixés depuis longtemps, et je ne peux pas toujours m'absenter. C'était également le cas pour d'autres coureurs de l'ouest, comme Hank Koning de l'Alberta.

Koning a même expliqué que s'il s'absentait il perdrait sa job. Alors il proposait d'arriver seulement quelques jours avant la course, et en attendant, il s'entraînerait et il a été réintégré dans l'équipe. Lorsqu'il est arrivé samedi, il a dit sa façon de penser au directeur de la fédération, il lui a expliqué que le cyclisme c'était bien beau, mais que ça creuse l'estomac et qu'il prenait trois gros repas par jour. Il y a des gens qui n'ont pas aimé ses réflexions. On l'a renvoyé au Manitoba.»

Et moi je suis dans le même cas, ajouta Sumner, sauf que je n'ai pas protesté. Alors je suis resté.

Les quatre Allemands repassent. Sumner ne les regarde même plus. Et moi j'ai oublié de vous dire que pour arriver à une telle perfection dans le synchronisme, dans l'accord de leurs quatre efforts, les Allemands ont dû pratiquer durant des mois et des mois.

J'ai oublié de vous dire aussi que Hans Lutz, Peter Vonhof, Gunter Schumacher et Dietrich Thureau étaient des amateurs. Exactement comme Koning et Sumner.

Exactement ?... pour être bien franc, je vous dirai non. Je vous dirai même de deux choses l'une, ou bien ce sont eux qui trichent, ou bien c'est nous qui n'avons rien compris !


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