16 août 1980

Mes vacances au Luxembourg

Pierre F.

Conformément à l'article 8.02 de notre convention collective qui accorde quatre semaines de congé par année aux employés des catégories 1, 2, 3, 4 et 5, je suis en vacances depuis ce matin.

Et cette année pour mes vacances, j'essaie quelque chose de nouveau...

L'idée m'est venue en observant, en écoutant les gens qui rentraient de vacances. Avez-vous remarqué qu'ils parlent d'Ogunquit, d'Atlantic City, de la Gaspésie, des iles grecques ou de Provincetown avec infiniment moins d'enthousiasme qu'au moment de leur départ ?... Tel celui-là qui se promettait des bouffes délirantes en Italie mais qui, à son retour, nous parle surtout de la brique qu'il a trouvée dans la pizza qu'il a commandée au buffet de la gare de Bologne. Et cet autre qui se promettait des nuits folles dans le quartier chinois de San Francisco et qui nous dit maintenant que bof, oui c'est beau, mais c'est bien cher pour des spareribs en tous points semblables à ceux de la rue Lagauchetière.

Quant à ceux qui ne vont nulle part de peur d'être déçus, on les retrouve au mois de septembre, l'oeil éteint, verts d'ennui, comptant les mois qui les séparent de leur voyage annuel à Miarni Beach, en février prochain...

Si on regarde donc le problème froidement, on peut conclure qu'être ailleurs n'est pas toujours drôle et que rester ici est souvent sinistre. Bref, le seul moment vraiment agréable de nos vacances, c'est le moment où l'on part... Pourquoi alors ne pas le prolonger ? Pourquoi se dépêcher d'arriver, puisque là où on va n'est jamais aussi beau qu'on l'a imaginé ?

C'est à la suite de ces réflexions que j'ai décidé que cette année je partirai en vacances... mais que je n'arriverai pas. Je me suis arrangé pour que mon départ dure quatre semaines... Ce n'est pas aussi fou qu'il y paraît et pas si compliqués non plus. Il suffirait de prendre une destination très éloignée, j'ai choisi le Luxembourg,et un moyen de locomotion très lent, j'avais d'abord choisi le char à boeufs mais j'ai finalement opté pour la bicyclette plus autonome.

Départ demain matin. Je quite mon chalet en Haute-Yamaska dès potron-minet, je traverse Frelishburg endormi, je serai. à St-Armand au premier cri du coq et de là, plein cap sur le Luxembourg...

En principe je devrais d'abord traverser le Vermont, puis le Mass., mais je me méfie des itinéraires trop rigides. Je me souviens, un été, d'être parti de Mont-Joli avec l'idée bien arrêtée de me rendre jusqu'à Shediac, en suivant la côte du Nouveau-Brunswick... En deux jour j'avais avalé la vallée de la Matapédia, sans plus d'efforts que si j'avais révé pédaler. Mais dès la frontière, à Campbelton j'avais enfilé une route aussi laide que la rue Ontario entre St-Hubert et de Lorimier, à la différence que celle-là était longue de plus de 300 milles. Et je m'étais obstiné à la parcourir jusqu'au bout, roulant comme si je me sauvais, ne pédalant que d'un oeil pour ne voir que la moitié tant de laideurs. Caraquet, wouâche ! ... le Luxembourg ne peut pas être pire, à moins qu'il le fasse exprès.

Cette fois je vais me laisser faire, c'est loin le Luxembourg et ça tombe bien je ne suis pas pressé du tout de le visiter. Je n'ai même pas la prétention de faire la moitié, le quart, ou le dixième du chemin... Supposons qu'en passant devant chez mon chum demain matin, à même pas cinq milles de chez moi, supposons qu'il me voit et m'invite à entrer, pour prendre un café avec des toasts aux champignons... ça se peut très bien que je passe la journée là, tout dépend des champignons, si c'est les mêmes que la dernière fois, pas question de pédaler avant le lendemain, je ne sais pas d'où viennent ces champignons-là, mais je n'ai pas l'impression que c'est du Luxembourg...

Supposons, que le premier soir au Vermont, je tombe sur une petite auberge où par exemple il y aurait au menu de l'anguille fumée ou du soufflé aux épinards, ou de la confiture de mirabelles, avec un vin de Californie qui fait bien dormir, je ne partirai pas le lendemain en sauvage ! ... pour aller où grands dieux ? au Luxembourg ?... Y'a rien qui presse.

Supposons n'importe quoi, un pont sur une rivière, une église en bois avec le soleil qui se promène sur la cire des bancs, supposons des gens qui auraient quelque chose à dire ou d'autres qui ne parleraient pas mais qui seraient fins, supposons la pleine lune, supposons de la musique, supposons que le livre que j'emmène, un Bukowski que j'ai déjà lu 79 fois, l'envie me prenne soudain de le lire une 80e fois... Je vais m'arrêter. Je vais m'asseoir sous un arbre, ou dans l'église dont je parlais tantôt... envoye Bukowski raconte-moi encore l'histoire de la petite pute de la Nouvelle-Orléans, celle qui ne te faisait pas payer parce qu'elle te trouvait assez laid pour faire pitié...

Supposons n'importe quoi, l'essentiel c'est que je n'oublie pas quoiqu'il arrive, que je suis en route vers le Luxembourg, que je suis sur mon départ...

Supposons enfin l'improbable. Supposons un tel vent dans le dos que j'arrive malgré tout au Luxembourg... Eh bien non je ne serai pas pris au dépourvu. Je sais tout ce qu'il faut savoir sur ce petit pays charmant, je sais que c'est une monarchie de type sportif, sa Majesté Gérard VIII, (8, huit) fait son jogging tous les matins ; je sais qu'au Luxembourg on ne conduit ni à droite comme chez nous, ni à gauche comme en Angleterre, mais au milieu, je sais enfin qu'à la base de leur cuisine il y a la farine de manioc dont ils font des gâteaux, de la soupe et de la colle à prélarts.

Je sais surtout que le Luxembourg est un tout petit pays dont je pourrais faire le tour à bicyclette plusieurs fois par jour. C'est un peu pour ça que je suis parti à vélo et pas en char à boeufs.

Je vous reviens dans un mois. Fatigué, c'est sûr... après un voyage pareil...


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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