Pierre F.
Coin Côte-des-Neiges et Lacombe, 18 heures, hier soir. Du lourd trafic surgissent deux coureurs cyclistes qui s'arrêtent au feu rouge ... sans mettre pied à terre. Comme ils le font sur la piste, les coureurs restent sur place en équilibre sur leur roue avant. Amusés, quelques passants les montrent du doigt se demandant par quel prodige ils peuvent rester en selle sans rouler et sans tomber.
Rue Christophe-Colomb, 20 heures, hier soir. En file indienne quatre coureurs hollandais dévalent sous le tunnel après Rosemont, doublent les voitures à gauche et surpris par le virage à angle droit le long du parc, coupent à droite sous le nez d'une Pinto. Médusé, le chauffeur donne un coup de frein inutile : les coureurs sont déjà loin, quatre dos arrondis qui moutonnent sur St-Grégoire.
Les championnats du monde cycliste sont en ville. J'écris aujourd'hui pour ceux qui ne le savent pas encore, pour le chauffeur de la Pinto qui a réagi en portant un doigt à sa tempe, pour les badauds de Côte-des-Neiges qui ne retiendront des championnats qu'un innocent numéro de cirque, pour tous ceux-là qui n'iront pas à l'Université de Montréal voir de quoi il retourne, pour celui-là aussi qui, l'autre jour, m'a serré contre la bordure du trottoir et m'a crié par la vitre baissée de son char plastifié rouge-et-or : « Pédale grand c..., pédale ça déniaise ! »
Je voudrais leur parler de cyclisme comme il faudrait parler "baseball" aux Yougoslaves : avec beaucoup de patiente douceur.
Enfin la trottinette sortit des limbes et la première vraie bicyclette (avec chaîne et roue arrière motrice) fut construite en Angleterre en 1889. Dès 1881 des courses étaient organisées, les plus anciennes étant Bordeaux-Paris et Paris-Brest. À cette époque-là, seule la première place importait.
C'est seulement beaucoup plus tard qu'un coureur français du nom de Raymond Poulidor réhabilita la seconde place en snobant la première tout au long d'une épique carrière qui dure encore.
C'est là toute l'histoire du cyclisme, sport qui souleva jadis des passions fanatiques en Italie, en France, en Belgique, en Espagne et même en Suisse et au Luxembourg avant que les épiciers ne transforment les coureurs en hommes-sandwiches qui mouillent de leur sueur des réclames pour appareils ménagers, eaux minérales et crème-glacée.
C'est ainsi que l'apothéose des championnats du monde de cyclisme, la course sur route des professionnels, n'est devenue qu'une occasion de plus, pour les marchands de faire mousser leur poudre à savon, et pour quelques coureurs, l'occasion de négocier un meilleur contrat avec lesdits marchands.
Les coureurs professionnels appartiennent tous à des équipes de marque. L'unique Eddie Merckx est représentant pour une fabrique de saucisson et de nouilles (Malteni), et l'actuel champion du monde, l'italien Félice Gimondi travaillait lui pour une fabrique de meubles (Salvarani).
Les coureurs signent durant l'hiver des contrats qui les lient à ces entreprises qui leur paient un salaire fixe, en plus de primes en cas de victoire et autres arrangements. Dans leur grande majorité, ces coureurs sont plutôt mal payés. 60 à 70 pour cent d'entre eux ne gagnent pas plus de $5,000 par an.
Comme nos joueurs de hockey, la plupart des coureurs viennent du milieux ouvrier ou rural. Peu d'universitaires parmi eux. Rarement des colosses, mais des durs à la tâche et à la souffrance. Ils font un métier difficile, pénible et mal payé.
Cependant, dans chaque équipe on retrouve un ou deux leaders qui sont chargés de gagner des courses. C'est le cas de Merckx bien sûr, de Gimondi, de Poulidor, et d'une trentaine d'autres au maximum. Tout le reste du peloton est à leur service, on les appelait autrefois les "domestiques" ou les "porteurs d'eau", on ne les désigne plus ainsi pour ménager leur susceptibilité mais ils continuent à être dévoués corps et âme aux grands patrons qui les récompensent parfois par de généreux pourboires. Être au service d'un grand patron, ça veut dire lui donner sa roue quand il crève, l'attendre quand il est en difficulté, le moucher quand il a du rhume, le border et lui chanter une berceuse le soir pour l'endormir.
Officiellement, au Championnat du monde, le peloton est formé d'équipes nationales. Merckx représente alors la Belgique et non plus sa fabrique de nouilles et de saucisson. Officieusement ce n'est pas aussi simple. A l'intérieur d'une équipe nationale se retrouvent des coureurs qui ont souvent été adversaires toute la saison, et les pactes signés peur l'occasion ne sont pas toujours respectés pendant la course.
De toute façon, cette course qui désigne le champion du monde n'est qu'une course de plus dans la saison. Si l'Union Cycliste Internationale était vraiment sérieuse elle tiendrait comme la Fédération Internationale de ski un classement cumulatif de toutes les épreuves de l'année, plutôt que de se choisir un champion au hasard d'une seule course.
Il est arrivé plusieurs fois dans le passé que le championnat du monde soit remporté par un coureur dont personne n'avait jamais entendu parler avant et plus du tout après ! Il est arrivé aussi que certains coureurs se chargent de "planifier" le hasard. À Leicester, il y a quatre ans, on est passé tout près d'un scandale alors que le Belge Monsere a accusé Gimondi d'avoir tenté de le soudoyer dans les derniers milles pour qu'il le laisse gagner.
Il faut reconnaître que la situation est tentante. Mettez-vous une seconde à la place d'un champion qui a connu une mauvaise saison. Il peut sauver tout cela avec un titre ronflant qui ne signifie pas grand-chose et qui est négociable ! Qu'est-ce que vous voulez que le titre de champion du monde ajoute de plus à la gloire d'un Eddie Merckx ? Ça fait exactement cent ans qu'il règne sur le cyclisme professionnel, qu'il domine ses adversaires de la tête et des épaules. C'est sûr qu'il ne fera pas de ce championnat une question de vie ou de mort...
Heureusement, le cyclisme ne se résume pas au seul peloton des professionnels. Il y a aussi des amateurs, sur route, et sur piste. Le cyclisme amateur est actuellement dominé par les pays socialistes, ce qui se comprend d'autant plus facilement que dans les pays d'Europe occidentale, lorsqu'un amateur est vraiment très bon, il passe professionnel ! (Il y a quelques exceptions, comme le Français Daniel Morelon, six fois champion du monde de vitesse et qui va sûrement le devenir une septième fois ce soir. Si Morelon est resté amateur aussi longtemps, c'est tout simplement parce que la piste n'est pas rentable chez les pros. Même les Français vous le diront, Morelon gagne mieux sa vie comme "amateur" qu'il ne la gagnerait comme professionnel.
Pour revenir aux "amateurs", avec guillemets aussi, des pays socialistes, ils sont arrivés dans le cyclisme, il y a une quinzaine d'années avec le même sérieux, la même rigueur qu'ils ont abordé les autres sports. Polonais et Soviétiques sont sûrement les athlètes les mieux entraînés des présents championnats du monde. Et leur technique, pour être moins spontanée que celle des Italiens ou des Belges, n'en est pas moins irréprochable.
Mais pour les apprécier et suivre ce qui se passe sur la piste il faut un minimum de connaissances cyclistes. Celui qui n'a jamais vu un match poursuite, risque de trouver le temps long un après-midi d'éliminatoire à la piste de l'Université de Montréal... s'il ne trouve personne pour lui expliquer ce qui se passe !
Le programme est très chargé, et même surchargé d'épreuves fort discutables, comme le demi-fond (c'est la dernière année qu'on le court) et comme toutes les épreuves pour professionnels sur piste. Les débouchés pour un champion pro de poursuite ou de vitesse sont plutôt rares entre deux championnats du monde. Ces spécialistes ne peuvent, de fait, se faire valoir que durant les Six-jours ... ce cirque qui se déplace de ville en ville durant la saison hivernale, comme le font les lutteurs à l'année longue.
Maintenant si vous vous demandez peut-être pourquoi l'Union cycliste internationales tient tant à ces championnats du monde annuels ?
Je vais vous laisser trouver la réponse tout seul. Mais je peux tout de même vous donner un indice en vous disant que ce n'est pas pour la seule gloire du sport !
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