Pierre F.
J'apprends par hasard, six mois
avant que la nouvelle sorte à Radio-Canada, que le Collège des
médecins enquête sur le Docteur Duquette qu'il soupçonne de prescrire intempestivement de l'EPO à quelques patients parmi lesquels Geneviève Jeanson. En toute innocence, j'appelle André Aubut, l'entraîneur de Geneviève :
- André, c'est qui Duquette ?
- Qui ?
- Duquette, le médecin qui soigne Geneviève...
- Ah oui Duquette, je le connais à peine, bof c'est personne, je suis allé le consulter une fois pour moi et une fois avec Genevière, pourquoi ?
Aubut me ment en pleine face. Le Dr Duquette est associé depuis le début au clan Jeanson. Un an et demi plus tôt il était à l'aéroport pour accueillir Genevière qui revenait de Vérone avec ses deux médailles d'or; parlant aux médias, Aubut l'a même inclus dans l'équipe qui « suivait » si efficacement Geneviève. Duquette a même fait un don de 5000 $ à la famille Jeanson.
Aubut me mentait effrontément alors que j'étais en train de l'aider. Cocu vous dites ?
C'est là que j'aurais dû allumer.
Mais il y avait Geneviève, à l'époque éblouissante. C'est peut-être pour ça que je n'ai pas allumé, parce que je l'étais déjà. Ne vous méprenez pas. Je vous parle de quelqu'un que je connais très peu. En six ans et demi, j'ai roulé une fois avec elle et Aubut et un Italien de leurs amis, 70 kilomètres au Vermont. Nous sommes allés dîner un midi, l'un et l'autre fort embarrassés de nos personnes. Hors de ces deux occasions, en six ans et demi, je l'ai vue moins de deux heures en tout, entrevues incluses. On s'est parlé au téléphone. Des courriels relativement fréquemment. Vous savez comment je tripe sur la chose écrite, mon ami Maxïïïïme par exemple. Geneviève, pour une gamine de 19 ans à l'époque, pour une athlète aussi, Geneviève écrivait joliment. Elle pétillait d'un humour un peu déjanté comme j'aime. Et elle tripait sport pour vrai. Je vais peut-être vous surprendre mais les athlètes sont assez souvent d'une ignorance crasse en sport, particulièrement en ce qui a trait au leur. Geneviève est une encyclopédie du vélo et du basket, on avait de quoi causer. Mais j'ai été ébloui avant tout par la cycliste. Je l'ai écrit en 99, c'est encore sur son site : Geneviève Jeanson c'est Mohammed Ali sur un bicyk. J'ai aimé la cycliste jusqu'au bout, jusqu'à sa dernière victoire sur le Mont-Royal, en mai dernier, quand elle a attaqué après le parking, c'était comme avant, c'était comme toujours, la quintessence de quelque chose, peut-être bien la quintessence du sport lui-même.
Aux championnats du monde à Hamilton, Genviève pète la balloune. Encore par hasard, mais de source absolument certaine, j'apprends qu'elle a affiché un taux d'hématocrite incroyablement élevé de 56.4 exactement. À l'époque je suis en brouille avec Geneviève, alors je m'en ouvre à mon compère Pierre Hamel de Vélo Mag, et c'est lui qui va la voir.
- Dis donc, ton taux est très élevé !
Elle ne sait pas qu'il sait. Elle pense qui dit ça comme ça. Elle ment : Ben non, il n'est pas élevé du tout mon taux. Pourtant Pierre est un ami. Il est allé au bat pour elle dans l'affaire Duquette. Pourquoi elle bullshit un ami ? Cocu tu dis ?
C'est là aussi que l'aurais dû allumer.
J'ai d'autant moins d'excuses de ne pas l'avoir fait qu'à ce moment-là je n'étais plus tellement ébloui. Ça faisait déjà quelque temps qu'une gêne s'était installée. Non je ne pensais pas qu'elle se dopait. Et l'eussé-je soupçonnée de prendre de l'EPO que cela ne m'eût pas fait un pli. Je vous l'ai déjà dit je n'ai pas de posture morale devant la dope. C'est tout autre chose qui me dérangeait. Par exemple son obsession de l'hygiène, ce refus de serrer des mains de peur d'attraper des microbes, cette obsession très intégriste de l'hygiène et du corps, et cette paranoïa à fleur de peau, et toujours cet enfermement, ce louvoiement devant les questions les plus anodines.
De cela et de cela seulement, je suis triste. Je suis triste de cette gamine qui pétillait et qui est devenue rouée, manipulatrice, une bonne femme quoi. Je suis triste de ce sourire d'ange qui cache un crocodile. Je suis triste qu'elle n'ait pas saisi la perche que je lui tendais quand je lui ai dit un jour : regarde Geneviève je suis ton ami, je te crosserais jamais, que tu prennes de la dope ou que t'en prennes pas je m'en CONTRECRISSE.
Elle a compris que je lui disais : vu que je m'en fiche, dis-moi le donc que t'en prends. Alors que je lui disais le contraire : dis-moi pas que t'en prends pas, ça m'intéresse pas, je suis pas ton père, pas ton commanditaire, ben oui je suis journaliste, mais t'as pas remarqué que je devenais pas fou avec ça, t'as jamais remarqué que je me suis jamais dépêché de mettre les nouvelles te concernant dans le journal ?
Anyway. Avec tout ça vous ne savez toujours pas si elle se dope ou si elle ne se dope pas. Et vous comptiez sur moi pour vous le dire.
Pauvres vous. Je n'en sais rien.
Je n'en sais rien parce que la dope c'est comme les montagnes. De loin, tu les vois bien. Mais plus t'es collé dessus, moins tu les vois. Armstrong j'ai aucun doute. Heras, aucun doute. Hamilton, aucun doute. Jeanson je sais pas. Ce dont je suis presque sûr, c'est qu'elle ne ment pas quand elle vous dit je n'ai jamais pris d'EPO ni aucune autre substance dopante. Avant de hurler laissez-moi finir. Comme tous les athlètes, Geneviève est un être éminemment moral. Le sport avec ses serments à tout bout de champ, avec ses pompes, ses médailles, ses drapeaux et autres patriotiques niaiseries porte plus à la moralité que disons la plomberie ou l'informatique. Dans cette atmosphère d'hystérie morale, les athlètes qui se dopent ne peuvent tout simplement pas vivre avec l'idée qu'ils sont des dopés, des tricheurs.
Alors ils se dédoublent.
Pour leur permettre de survivre leur cerveau leur construit un double complètement innocent. Écoutez par exemple avec quelle sincérité Armstrong dit qu'il n'a jamais pris d'EPO. Il n'a pas le choix. C'est un héros national. Pour ses enfants, pour sa fiancée, pour Bush, pour les cancéreux qui espèrent à travers lui, il n'a pas le choix. Il dit qu'il n'en a pas pris et il le croit. Il ne serait pas plus sincère s'il n'en avait pas pris pour vrai. Pareil pour Geneviève. Qu'elle n'ait jamais pris d'EPO, ou qu'elle en ait pris, de toute façon elle n'en a pas pris. Elle ne peut pas en avoir pris. Pour son père, pour ses amies, pour ses coéquipières, pour les organisateurs des courses qu'elle a gagnées, pour Lyne Bessette qui doit ricaner aujourd'hui, pour ses commanditaires, pour ses fans, et si ça se trouve pour moi aussi.
Si elle savait comme je m'en contrecrisse.
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