Pierre F.
Revel
On appelle Paolo Savoldelli « il falco », le faucon parce qu'il est le meilleur descendeur du peloton. Il se laisse tomber des montagnes comme un grand oiseau. On l'appelle aussi Baby Face, pourtant elle a été complètement refaite, sa face. C'était il y a deux ans. Il venait de signer avec la T-Mobile. Un motard lui est entré dedans à 100 km/heure. Sa femme ne l'a pas reconnu à l'hôpital tant il était défiguré. Il n'a pas gagné une course pour les T-Mobile en deux ans, on disait t'sais ben, maintenant qu'il a signé le gros contrat, il se pogne le cul.
Je sais tout de Paolo Savoldelli. Je connais son village, Rovetta près de Bergame. J'ai pédalé ses montagnes. Je connais surtout son cousin, Giuseppe Marinoni, celui qui fait des vélos à Lachenaie. La mère de Paolo, Attilia, est une Marinoni. Anyway.
Hé Paolo, je suis un ami de ton cousin Giuseppe! Je suis allé rouler avec lui à Cuba cet hiver! Savoldelli n'a pas compris mon italien de cuisine. Et puis ce n'était pas le moment, et puis il y avait du bruit, et puis tout le monde posait des questions, et puis il fallait qu'il aille au pipi, les coureurs de la Discovery l'entouraient.
Je sais tout de Paolo Savoldelli qui a gagné hier à Revel. Le plus beau final du Tour jusqu'ici. Un final d'anthologie. Une étape ensoleillée. Un peloton ensommeillé. Une échappée fleuve (17 coureurs) qui a pris près d'une demi-heure d'avance, avec des gros joueurs dedans, le Norvégien Arvesen, Erik Dekker, Oscar Sevilla, et Savoldelli, vainqueur du Tour d'Italie au printemps, équipier de Lance Armstrong dans ce Tour.
Comment compares-tu le Tour d'Italie et le Tour de France ?
Les montagnes sont plus difficiles au Tour d'Italie, mais le Tour de France est infiniment plus dur dans l'ensemble. Ça va beaucoup plus vite au Tour de France. Les coureurs sont au top. Le rythme est effrayant. Voyez les dégâts qu'a fait la petite côte de la fin, les T-Mobile à fond dedans comme des malades et mon boss qui prend les commandes avec un kilomètre à faire, c'est fou...
Penses-tu gagner le Tour de France un jour ?
Faudrait que je me dépêche, j'ai 32 ans...
Quand tu as accepté l'offre de la Discovery, tu avais déjà gagné le Tour d'Italie (en 2002). T'es un champion, pas un grégario. Comment un champion peut accepter d'aller faire le domestique pour Armstrong? Attends, la question n'est pas finie, chaque fois que je parle aux journalistes italiens, ils commencent par me dire que t'es très gentil, très humble, mais en même temps on sent bien qu'ils sont déçus, ça les embête que tu fasses le domestique pour l'Américain...
Pas moi ! Pour moi c'est un bonheur de courir pour Armstrong. Et pour un domestique, je n'ai pas une mauvaise année: le Tour d'Italie et aujourd'hui une étape du Tour de France.
Tu leur gagnes le Tour d'Italie, une étape du Tour de France. La Discovery, elle, ne t'a pas donné une grosse équipe pour le Tour d'Italie...
Ça non plus c'est pas vrai. Sur le plat, j'étais bien entouré. Et j'avais Danielson pour la montagne, mais il a dû abandonner avant la montagne, il était blessé au genou.
Armstrong s'est retrouvé plusieurs fois tout seul dans la montagne. Quand ça arrivait, la question était: mais où sont Savoldelli et les autres ?
Ça m'a pris quelques jours pour me mettre dans le rythme, mais après, j'ai fait le travail qu'on attendait de moi.
Comment il est le patron ?
Plus je le vois rouler, plus je suis persuadé qu'il vient d'une autre planète. Il est unique. Le caractère. La classe. Le mental! Il contrôle tout. Il sait tout. Je parle peu anglais, on n'a pas des rapports très élaborés, mais sur le Giro il téléphonait après chaque étape.
Raconte le final d'aujourd'hui...
Y'avait ces deux-là qui ont attaqué dans la côte, le CSC (le Norvégien Arvesen) et un autre (l'Austalien Gerrans). On était un petit groupe derrière, il y avait un Français (Sébastien Hinault) dangereux au sprint. J'ai attendu qu'il fasse l'effort tout seul. J'avais des bonnes jambes, je l'ai repris tout de suite. Lui était déjà dans le rouge. Il s'est mis dans ma roue, mais il était au bord de la rupture. Il a explosé quand on a lancé le sprint. J'étais derrière le CSC (Arvesen), je ne pouvais pas perdre, j'étais le plus frais. Je ne suis pas un grand sprinter, je suis pas un grand grimpeur, je ne suis pas un super rouleur, mais je passe partout !
Paolo Savoldelli a déjà été dans la même équipe que Mario Cippolini. On ne peut pas imaginer deux individus plus différents. Savoldelli, c'est l'antihéros. Il utilise souvent le mot « fuoriclasse »- il y a, dit-il, des champions fuoriclasse (hors du commun), par exemple Armstrong, Ullrich et après, il y a les coureurs qui ont juste un peu de talent qui leur permet de passer partout, comme moi.
Un coureur à l'ancienne, sans doute le seul du peloton à ne pas porter de cardio-fréquencemètres. Un sens de la course comme en ont peu de coureurs- on l'a vu hier dans le final. Un Italien « d'en bas », ses origines modestes lui collent à la peau, très « pane et salami », très porté sur l'autodépréciation, comme son cousin d'ailleurs.
Je regardais Savoldelli jouer au chat et à la souris avec Hinault. Quand il lui demande de prendre le relais dans la côte, il sait très bien que l'autre n'en est pas capable; il le lui demande pareil, pour l'user un peu plus, saper ce qui lui reste de moral. Sa patience ensuite avec Arvesen, c'était du pur Pépé Marinoni dans Québec-Montréal, dans le Tour du Lac Saint-Jean : la même âpreté, la même netteté dans l'exécution, le même travail bien fait. Fondamentalement, ces gens-là sont des artisans. Pépé fabrique des vélos. Savoldelli a déjà commencé une après-carrière qui le passionne plus que le vélo, il dirige une petite entreprise de construction. Il avait débuté comme peintre en bâtiment. Il a gradué maçon. Ces gens-là reviennent toujours au village, à la famille, à ce qu'ils sont fondamentalement. Il dit : je ne suis pas un champion. Ce n'est pas de la modestie. C'est peut-être même le contraire.
Savoldelli est un coureur d'antan. Il est allé au cyclisme par atavisme familial. Il est allé au cyclisme comme d'autres Italiens sont allés en Argentine, à New York, au Canada, en France pour gagner leur vie. Mais ce n'est pas leur vrai pays. Quand ils disent je ne suis pas un champion, c'est juste pour préciser: c'est pas mon pays. C'est pas ce que je suis dans la vie. Je suis peintre en bâtiment. Je suis maçon. Je fabrique des vélos. D'ailleurs moi aussi je suis comme ça. Je viens du même pays, de la même terre, presque de la même région. Moi aussi j'ai un vrai métier, je suis typographe. Mais c'est Miguel Indurain qui le disait avec le plus vérité: je suis un paysan.
AUJOURD'HUI: Albi-Mende, 189 kilomètres pleins de bosses, dont la dernière que j'ai essayé de monter à vélo, 3 km à 10 %. C'était l'année où Jalabert avait gagné à Mende. J'avais emprunté un vélo, j'étais tombé, j'avais fini à pied, enfin bref... Jalabert l'avait montée sur le grand plateau. Un 14 juillet je crois. Il était chez lui, enfin tout près. La folie dans la ville. C'est un Jalabert qui devrait gagner aujourd'hui. Y'en n'a pas tant dans le peloton. Je vous dirais Lombardi, Aerts, Flecha, Brochard, Comesso, Dekker qui pourrait se racheter d'hier encore ? Peut-être Horner... Je vous ai dit pour le Tour de Beauce, il l'a pas gagné finalement.
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