Pierre F.
Romilly-sur-Seine - Quand j'étais petit, Saint-Dizier, où sont arrivés les coureurs du Tour de France hier, était la ville des fous. « On va t'emmener à Saint-Dizier », on va t'enfermer à l'asile. Mme Maréchal, une dame qui habitait ma rue, était enfermée à Saint-Dizier. Maman allait parfois la visiter en train, le dimanche. Mme Maréchal avait un amant, le docteur Pucheux, celui-là même qui m'a enlevé les amygdales. Quand le docteur n'a plus voulu de Mme Maréchal ben c'est là qu'elle est devenue folle. Je vous raconte ce qui se disait rue Paul-Bert, une venelle de commères derrière la place des Martyrs, à Romilly-sur-Seine, où nous habitions, ma mère, mes soeurs et moi. Mon père travaillait sur les grands chantiers de l'après-guerre, on ne le voyait presque jamais. J'avais dix ou onze ans et je n'avais pas de vélo. Et on n'allait jamais voir passer le Tour de France parce que, comme je viens juste de vous le dire, j'habitais avec trois filles.
Je me suis rattrapé depuis. Et quand le Tour fait halte pas loin, je vais coucher à Romilly-sur-Seine comme aujourd'hui. En entrant dans la ville, par la route nationale, il y a d'abord le cimetière et ces noms familiers sur les tombes, Grammain, Ramelot, Journaux, Prontini, Léveillé, Nortefeu, élision du souvenir, nul visage ne surgit jamais. Puis je vais jogger sur les berges de la Seine, j'en arrive à l'instant, il faisait très chaud, c'est drôle j'ai vu un héron bleu, comme j'en vois un aussi chez moi dans le marais de Pigeon Hill, c'est peut-être le même qui m'a suivi, c'est peut-être aussi un effet de la mondialisation. Je rentre par l'ancien lavoir où ma mère allait faire ses lessives, à genoux, au bord de la rivière. La rue Paul-Bert est tout de suite là, à main gauche, après l'école Des Fontaines. Ma maison est la seconde.
Une dame sort : Vous cherchez quelque chose ?
Non madame. J'ai habité cette maison.
Chaque fois que je suis revenu, quelqu'un est sorti avec qui j'ai eu exactement le même échange embarrassé.
Il y a toujours un jardin derrière ? (Je sais bien que non, ce sont des garages maintenant)
Non, me dit la dame, ce sont des garages maintenant.
Bon, eh bien au revoir madame.
Au revoir monsieur. Je ne sais pas pourquoi je hâte le pas. Me revient ce poème d'Anne Hébert, «mon ombre s'impatiente derrière moi, nanana j'ai un blanc, me brûle les talons, me dépasse en courant, marche devant moi, prétend qu'elle est moi... »
La tradition
Romilly a été longtemps une ville de filatures, capitale mondiale du tissage de la socquette, de la chaussette. Quand la bonneterie - c'est le bon mot on fabrique des bas dans une bonneterie, le français tombe parfois sur la tête - quand la bonneterie s'est effondrée, Romilly a été sauvée à Romilly par le vélo. Si j'étais resté à Romilly, j'aurais sûrement travaillé à
l'usine de bibyblettes Peugeot, la p lus grande usine de vélos en Europe, jusqu'à 1500 employés à ses heures les plus glorieuses.
Quand j'étais petit il n'y avait pas d'autres vélos que Peugeot, pas seulement à Romilly, tout le monde roulait sur des Peugeot (même au Québec), le Tour de France était tout Peugeot, il y a eu longtemps une équipe Peugeot dans le Tour dont les coureurs portaient le célèbre maillot à damiers noirs et blancs. Jusqu'à tout récemment, quelques équipes professionnelles - Festina, BigMat-Auber - roulaient encore sur des vélos Peugeot. C'est fini. On ne fabrique plus de vélos Peugeot. Fin complète de la production l'an prochain. Un autre mythe qui s'en va, sinon un mythe, un pan de l'histoire même de la bicyclette.
L'usine a été rachetée par un holding suédois, Cycleurope, qui a tué la marque Peugeot boudée par les consommateurs. Cycleurope a gardé l'usiné de Romilly pour fabriquer des vélos Bianchi. Bianchi est à l'Italie ce que Peugeot était à la France, la marque de la tradition.
Il y a donc, en ce moment, une équipe Bianchi au Tour de France dont le leader, Jan Ulrich, un Allemand, pourrait très bien gagner le Tour sur un vélo italien fabriqué par des Français dans une usine suédoise ?
Le directeur des ventes s'impatientait. Avez-vous déjà entendu parler de mondialisation ? me dit-il.
Et vous monsieur, avez-vous déjà entendu parler de ces cyclistes qui achètent des Bianchi parce que c'était le vélo de Coppi ?
Le con du jour et même de la décennie
Le bordel est pris dans l'équipe Cofidis depuis Paris, depuis le saut de chaîne qui a coûté la victoire à David Millar. Millar qui a autant de gueule que de talent ne décolère pas : Sans cette connerie, j'aurais traversé Paris en jaune et je serais encore en jaune aujourd'hui. Chez Cofidis, répète Millar,
on a le matériel le plus cheap de toutes les équipes pros. Sur neuf coureurs, cinq sauts de chaîne dans ce prologue, vous trouvez ça normal ?
Le boss de l'équipe s'appelle Alain Bondue. C'est lui qui avait convaincu Lance Armstrong de signer pour Cofidis en 96. Gros contrat. Mais avant de donner un seul coup de pédale dans sa nouvelle équipe, Armstrong tombe malade. On lui trouve deux ou trois cancers en même temps. Que fait Bondue ? Il prend l'avion pour le Texas pour renégocier à la baisse le contrat du moribond ! Lance Armstrong l'envoie chier et rompt le contrat. Bondue est bien content, les chances qu'Armstrong remonte un jour sur un vélo sont pratiquement nulles à ce moment-là. Sauf que le miracle a lieu. Armstrong guérit. Revient à la compétition, signe à US Postal pour des peanuts (215 000 $ par année), gagne quatre tours de France de suite, peut-être cinq. Depuis, chaque fois qu'il croise M. Bondue, il le salue bien bas : Bonjour Monsieur Bondue, nous nous sommes rencontrés je crois dans un hôpital à Houston, Texas, j'étais à l'époque un peu moribond, je dirais même un peu moribondue.
Je ne comprends pas
Le Tour a retrouvé son public, le Tour fait le plein de badauds dans la traversée des villes et des villages et cela doit grandement rassurer M. Leblanc, son impérial directeur, après le fiasco de Paris. Pas un mot dans L'Équipe, mais Paris a snobé le Tour. À l'évidence le Tour est conçu pour l'amusement des provinciaux, public bon enfant, pas râleur comme les Parisiens.
J'avoue que je ne comprends pas très bien. C'était en Argonne, après un village nommé Brizeaux, je venais de doubler la caravane, j'ai dû m'arrêter pour pisser. Il y avait là une famille qui pique-niquait sous un bouquet d'arbres, la bouteille de rosé sur la table pliante, les enfants, la bavette nouée autour du cou, maman, maman je peux reprendre de la crème au chocolat ? L'endroit était vraiment bien choisi, à l'entrée d'un sentier qui séparait une forêt d'épicéas d'un champ de blé. Image achevée du bonheur familial.
Arrive la caravane tonitruante. Des pouponnes en bottes blanches qui dansent le chihuahua sur la plate-forme d'un camion qui fait la réclame du Faillitaire, « Faites des affaires avec le faillitaire », un entrepôt de reprise de faillite. Suivait la voiture Banania. « Pourquoi être raplaplat ? Dans Banania, de la banane pour les rois de la bécane et du cacao pour avoir le maillot ». Il y en a pour deux kilomètres comme ça.
Ce que je ne comprends pas ? La buée sur la bouteille de rosé. La moustache de chocolat qu'une des petites s'était faite avec la crème au chocolat. Le frémissement des blés. Cet infime bonheur qu'on vient enfouir au bord du chemin, sous un Himalaya de vulgarité.
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