Pierre F.
C'est vrai ça que vous venez du Québec ? Vous n'avez pas beaucoup l'accent, j'aime bien l'accent québécois. Il était déçu.
Pouvez bien parler, vous n'avez même pas de béret, tous les vieux Français ont un béret, si ça se trouve vous n'êtes même pas Français. C'est quoi votre nom ?
Jean Blanchard.
C'est pas français ça, c'est québécois Blanchard, vos ancêtres doivent venir du Québec.
Vous croyez ?
Sûrement. Il y a plein de Blanchard au Québec, ils ne sont pas très sympathiques d'ailleurs, même que j'en connais un qui doit vingt piastres depuis des années.
Le lecteur peut bien penser que je lui raconte n'importe quoi. Qu'il vérifie s'il veut, Jean Blanchard, 20 de la rue Rueil à La Ferté-sous-Jouarre. Le Tour de France passait dans son jardin hier, littéralement. Le départ était donné un peu plus bas, rue de Rueil toujours, ma voiture était garée devant chez lui, je partais - je dois précéder les coureurs d'au moins une heure - il était assis sur une chaise devant son jardin, il me dit vous êtes de la presse, je lui dis oui de La Presse de Montréal. C'est comme ça qu'on a causé.
Vous avez là un beau jardin, c'est quoi au fond ?
Des Soissons, vous savez les petits haricots blancs, ma femme les faits avec des oignons, en salade, tièdes, c'est très bon.
J'adore les vieux Français, leur philosophie de l'ordinaire, cette façon d'être englués dans leurs habitudes millénaires, ils sentent le pot-au-feu, ils grincent comme des vieilles armoires normandes, on ne sait pas très bien si ce qui les habite est une culture ou une névrose, ils sont méfiants, radins, mais tu leur dis qu'ils ont un beau jardin et ils rosissent comme des jeunes filles.
Laissez-moi deviner, après votre jardin, le truc que vous préférez le plus c'est la pêche ?
Comment savez-vous ?
Y'a une gaule contre le mur, derrière vous...
Vous êtes un malin! Ah ben oui la pêche, j'y suis allé ce matin. J'ai rien pris. Mais il y en a du poisson dans la Marne, hein, du brochet, du sandre, du gardon...
Le temps commençait à presser. Mes collègues étaient presque tous passés, allez M. Blanchard, au plaisir...
Vous ne verrez pas la course en étant devant, faudrait être derrière !
Bof, mes lecteurs me la raconteront, ils l'écoutent à la télé.
C'était hier matin au départ de La Ferté-sous-Jouarre. Je me suis levé tôt pour un détour qui n'a rien donné. Entre Meaux, où les coureurs sont arrivés dimanche et la Ferté d'où ils partaient hier matin, il y a Ussy, minuscule village où est né André Roussimof que vous connaissez peut-être mieux sous le nom du géant Ferré. Édouard Carpentier le fit venir au Québec, puis le géant fit carrière aux États-Unis et au Japon. À Montréal, il était propriétaire d'un resto bien connu, Le Pichet, qu'il avait fini par revendre à Denise Filiatrault, il est mort il y a dix ans exactement, enfin bref, me voilà à Ussy son village natal où l'on m'avait dit que je trouverais plein de gens qui me parleraient de lui.
Mais pas aujourd'hui, m'a dit la dame du bistrot.
Et pourquoi donc ?
Parce qu'aujourd'hui tout le monde est au Tour de France, monsieur.
Ben moi aussi d'abord, j'y vais.
Toute congestionnée, La Ferté avait l'air de la grenouille qui a avalé le boeuf. La Ferté, 8000 habitants, tentait d'avaler le Tour, sa caravane, ses coureurs, ses journalistes, et cette foule qui venait de toute la Brie et de la Champagne pour assister au départ. Vraiment une grosse bouchée pour une petite ville placidement lovée dans un coude de la Marne, plus habituée à regarder passer ses péniches que la criarde caravane du Tour.
Le pont fleuri qu'il faut prendre pour aller à la place de la mairie s'appelle bêtement Pont du Général de Gaulle. Comme si c'était un aéroport. Un général et quel général, quand un sous-lieutenant eût suffi à si petit pont, peut- être même une cantinière. Sur la place de la mairie, fermée à l'italienne, flotte un air de province compassée. Passe une ménagère qui serre deux baguettes dans ses bras, cliché je sais bien, mais la province française est encore beaucoup affaire de clichés et de bavardages de brasserie.
Au café des sports, le garçon me fait la gueule quand je pose mon sac de brioches sur la table. J'ai l'habitude, les garçons me font toujours la gueule quand j'arrive avec mes brioches, les plus impertinents de m'interpeller : vous savez, on en vend aussi des croissants. Alors moi aussi je deviens insolent : je ne vois pas pourquoi je paierais plus cher pour des croissants dégueux, quand l'artisan pâtissier juste à côté se fend le cul pour faire des brioches au beurre. Ce matin j'ai réussi à éviter l'esclandre. J'ai lu mes journaux. Dans Le Monde le patron du Tour, Jean-Marie Leblanc, promettait bien imprudemment :« Si j'apprenais que la carrière d'Amstrong n'était qu'une scroquerie, je claquerais la porte du cyclisme. » Tout dépend de ce que vous nommez escroquerie monsieur, par exemple des soins très pointus à un ex-cancéreux, serait-ce une escroquerie ? À part ça, dans les journaux français, encore le foulard des musulmanes, les OGM à étiqueter et trois pages sur le prochain concert des Stones à Bercy. On dirait de la vieille actualité québécoise recyclée.
Parlant de cycle, c'était l'heure de l'arrivée des caravanes des coureurs, ces grands autobus où ils se réfugient en attendant le départ. Plusiers se réchauffent sur des vélos fixes. D'autres accueillent les amis, ou les parents qui les suivent. Hier matin grand attroupement de la presse à l'autobus de l'équipe danoise CSC, on venait d'apprendre que Tyler Hamilton prendrait le départ contre toute attente, malgré sa fracture de l'épaule. Un mécano mesurait je ne sais trop quel angle de son guidon qu'on avait retroussé pour que ses mains sur les cocotes de freins soient plus hautes, bref qu'il ait moins à se pencher, un peu à la manière d'un cyclotouriste, mais le Tour est-il bien fait pour un cyclotouriste ?
En tout cas il n'est pas fait pour les journalistes, à moins qu'ils soient de la télé.
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