Pierre F.
Je vais te raconter une histoire, René. Oui, c'est à toi que je parle, René Homier-Roy. Ne le prends pas trop «personnel». C'est juste un petit truc plutôt maladroit et inopportun que tu as dit hier matin en ondes, mais qui fait bien mon affaire pour présenter mon histoire. Je t'utilise, c'est ça. Disons que je te mobilise comme auditeur privilégié, en espérant que les autres vont écouter, tu connais le procédé ?
Te souviens-tu d'avoir proféré hier matin cette tautologie un peu indigne de ta verve habituelle : Il n'y a pas de fumée sans feu ? Et te souviens-tu à quel propos ?
Tu parlais de ce scandale qui enfle depuis lundi, tu sais ce médecin de Montréal, cet orthopédiste, Maurice Duquette, soupçonné de dopage auprès d'une dizaine d'athlètes québécois. Une ordonnance de non-publication nous interdit de révéler les noms de ces athlètes... mais il n'y a pas de fumée sans feu, disais-tu.
Tu ne pouvais pas tomber plus mal, mon vieux.
Si tu savais la fumée qu'il y a dans cette histoire ! Et pratiquement pas de feu. En tout cas, je n'en ai pas vu. Croirais-tu que je travaille sur cette affaire depuis la fin août ? J'en connais tous les tenants et les aboutissants, j'ai mis mon nez dans des dossiers auxquels les principaux acteurs eux-mêmes et leurs avocats n'ont pas eu accès. Et quand j'ai été prêt à écrire, j'ai rien écrit. C'était à la mi-octobre. J'écris pas, j'ai dit à mon boss. De la fumée. Pas de feu. On va démolir une athlète dont je suis persuadé de l'innocence.
C'est un proverbe de merde, tu sais, au lieu de pas de fumée sans feu, faudrait dire pas de fumée sans rumeurs. Tu veux un exemple, drette là ? Ce docteur Duquette est donc soupçonné d'avoir fourni de l'EPO - cette drogue hyper-efficace surtout utilisée dans les sports d'endurance comme le cyclisme, la course à pied, le ski de fond -, il est soupçonné d'en avoir administré à plus d'une dizaine d'athlètes québécois. Qui ? C'est ce que tout le monde se demande. Qui ? On soupçonne des cyclistes, des marathoniens, des skieurs de fond. Les fédérations s'inquiètent. Qui sont ces 10 athlètes ?
Moi, je l'ai vu la liste, René, avant qu'elle soit interdite de publication. Il y a UN gros nom dessus, appelons-la X. Un seul. Les autres, sauf un ex-junior disparu depuis bien longtemps dans la brume, les huit autres me sont totalement inconnus, alors, imagine, René, si Jean Pagé ne les connaît pas non plus ! Il s'agit peut-être d'athlètes du dimanche, mais sûrement pas des athlètes de pointe. Personne de connu.
Reprenons. Fin août, j'apprends (par hasard) que le Dr Maurice Duquette doit passer devant le Conseil de discipline du Collège des médecins les 24, 25, 26, 27 et 28 février 2003 pour avoir prescrit intempestivement de l'EPO à une dizaine de personnes, dont une est une athlète de grand renom, une cycliste, X puisqu'il ne faut pas la nommer, même si tout le monde sait maintenant de qui on parle.
J'ai rencontré le docteur Duquette début septembre, rue Saint-Jacques, à son bureau au sous-sol de l'hôtel XIXe siècle, hôtel dont il est propriétaire. Curieux personnage. Extravagant. Extraverti. L'entrevue piétine au début, je me tanne, je le bouscule un peu et il me déballe tout, m'ouvre ses dossiers, l'acte d'accusation, même sa vie personnelle. Avez-vous prescrit ou administré de l'EPO à des athlètes, docteur ?
Non.
Vous êtes pourtant soupçonné de l'avoir fait. Qui vous a dénoncé ?
Je ne sais pas. J'ai été convoqué au Collège des médecins. Pendant qu'on m'interrogeait là-bas à la suite de cette dénonciation, mon bureau était investi par des inspecteurs du Collège qui ont perquisitionné et saisi mes dossiers.
Est-ce à partir du contenu de ces dossiers qu'on a porté des accusations ou à partir de vos aveux durant l'interrogatoire ?
À partir des dossiers.
Vous n'avez rien avoué ?
Euh n'non...
Oui ou non ?
C'est-à-dire que pendant l'interrogatoire, j'étais tanné, et quand un des inspecteurs m'a demandé : avez-vous administré de l'EPO à X, au lieu de lui répondre non, je l'ai niaisé, je me suis interrogé à haute voix, j'ai déclamé sur un ton ironique : ai-je ou n'ai-je pas administré de l'EPO à X ? Peut-être !» Cela a été retenu comme un aveu.
Répétez un peu ce que vous venez de me raconter ? Vous êtes complètement con ou quoi ?
L'entrevue est devenue très rock'n'roll à partir de là. Vous savez, moi, la médecine, s'est-il défendu, j'ai bien d'autres intérêts dans la vie que la médecine, comme cet hôtel que je viens d'acquérir. Que le comité de discipline me suspende, cela ne me fait pas un pli.
Mais il ne s'agit pas de vous, bougre de nono ! Il s'agit de X ! Comprenez pas que vous êtes en train de foutre en l'air la carrière d'une super athlète ?
Mon coup de gueule l'a ébranlé, (faut dire que je parlais fort), il s'est mis à freaker, comme un ado pris en faute, qu'est-ce que je peux faire pour réparer ? Et c'est là qu'il a eu cette idée de génie : je pourrais reconnaître ma culpabilité, ce qui simplifierait beaucoup les procédures et mettrait fin à toute l'affaire...
Génial docteur ! Plaidez coupable ! C'est très très bon pour X !
Le con total. Et c'est le coeur de cette histoire, René. On n'est pas dans une histoire de dopage, on est dans une histoire de con. On n'est pas en présence d'un docteur Mabuse. On n'est pas devant un médecin sportif croche. Ce type ne connaît rien dans le sport. Il ne s'intéresse pas au sport ni à l'entraînement. On n'est pas non plus devant un gars qui trafique par intérêt pécuniaire, il est riche, très riche. C'est un homme d'affaires avant d'être un chirurgien. Un chirurgien d'assez mauvaise réputation, d'ailleurs. Un de ses confrères me confiera : «Je ne le laisserais jamais m'opérer une hanche.» Or c'est justement le gros de sa pratique, de remplacer des hanches.
J'ai cru au début de cette histoire que X était la personne visée. Qu'on lui avait tendu un piège. Pas du tout. Il n'y a pas de complot contre X. Il n'y a de complot contre personne dans cette histoire. Il y a les circonstances que je vous raconterai demain. Et il y a cette occasion en or qu'a saisie à deux mains le Collège des médecins pour planter Duquette dont il n'aime ni les extravagances, ni les manières en général, ni la pratique.
Es-tu encore là, René ? Tu te demandes peut-être pourquoi ce chirurgien qui remplace des hanches a de l'EPO dans son bureau ? Tu sais que l'EPO a été introduite pour le traitement de l'anémie et les troubles rénaux, ça n'a pas été inventé pour doper les cyclistes. Bref, dans la pratique de ses chirurgies, le Dr Duquette privilégie le recours à l'autotransfusion, une méthode encore peu employée en orthopédie, mais parfaitement reconnue. L'EPO est utilisée comme stimulant, pour relancer la fabrication de globules rouges du patient qu'on vient d'opérer, un peu comme on amorce une pompe. Je vous déconseille l'autotransfusion à partir de cette seule explication, retenez seulement que le Dr Duquette est pleinement justifié d'utiliser de l'EPO et d'en garder dans son congélateur. Retenez que cette utilisation est soumise à un contrôle sévère. Et que, à ma connaissance, le très scrupuleux examen des livres et du congélateur du bon docteur n'a pas révélé de trous dans sa réserve d'EPO. Encore une fois, je vous le répète, on n'est pas dans un scénario de dopage. On n'est pas dans un scandale du style Tour de France, ou Ben Johnson, ou je ne sais pas quoi.
Mais qu'est-ce que X, athlète de niveau international, peut bien foutre chez ce médecin qui garde l'EPO dans son réfrigérateur ?
Je te le raconterai demain, René. Non tiens, tout de suite, demain j'ai plein d'autres trucs. Tu ne croiras jamais comment le docteur et X se sont rencontrés. C'est juste au Québec que ça peut arriver, ces affaires-là. Le docteur fréquentait un restaurant à côté de son bureau, rue Saint-Jacques, petit resto tenu par madame Cojan. Tu sais pas qui c'est ? C'est la maman de Yannick Cojan, un très bon cycliste. Le médecin et Mme Cojan placotent, elle lui parle de son fils qui fait le coureur, avez-vous déjà vu une course cycliste, docteur ? Non. Je vous invite aux Mardis de Lachine. Voilà le docteur et Mme Cojan à Lachine un mardi soir, pour la course. Cela ne fait pas deux minutes que le Dr Duquette est sur les lieux, quelqu'un l'aborde et le félicite «pour sa fille». Duquette n'est pas marié et n'a pas d'enfants. Cinq minutes après, il est à nouveau abordé : Félicitations pour votre fille.
Je reviens à moi, dans le bureau du docteur, je l'écoute me raconter cette histoire et j'ai le flash : ben oui, c'est le sosie du père de X !
Ce soir-là, le docteur a rencontré le père de X, l'entraîneur de X et X elle-même.
Voilà René, le Québec est tout petit, tu savais ça, bien sûr.
Demain, je te raconte comment, moi, je me suis fait baiser dans cette histoire. Si t'es juste un peu méchant, tu vas rire comme un fou.
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