28 juillet 2003

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Pierre F.

J'ai perdu le compte de mes Tours de France. Peu importe, celui-ci aura été le plus passionnant et de très loin. Jusqu'à Paris, mais à l'exclusion de Paris. Paris c'est toujours raté. Cette foule de provinciaux sur cette avenue grandiloquente pour un couronnement déguisé en course de bicyclette, franchement je préfère les banderoles dans les villages. Je préfère la France sur le pas de sa porte.

Paris, c'est aussi la fatigue qui vous démobilise tout d'un coup, j'étais près du vain eur, quelqu'un a crié, Lance vous sentez-vous l'égal des autres ? Je n'ai pas allumé. Quels autres ?

C'est dur de comparer a répondu Armstrong.

Ah oui le club des vainqueurs de cinq Tours de France. Je soupçonne Armstrong de se contre-foutre de faire partie de ce club. Peut-être cela l'amusera-t-il d'être le seul à en gagner un sixième l'an prochain, mais là tout de suite cela ne lui faisait pas un pli.

Quel a été votre moment le plus difficile dans ce Tour ?

La montée vers Ax-3 domaines, quand je n'ai pas pu répondre à l'attaque de Ullrich, même s'il ne m'a pris que quelques secondes. La fin du premier contre-la-montre a été difficile aussi, j'étais complètement déshydraté.

Avez-vous fait une erreur dans ce Tour ?

Dans la montée de l'Alpe d'Huez, Ullrich a eu une faiblesse, c'est une erreur de pas l'avoir transformée en déroute. Il fallait appuyer. Il aurait pu perdre trois ou quatre minutes...

Le Tour venait de se terminer, c'était déjà un vieux film qu'on se repassait. J'ai en ai tiré les scènes, les personnage qui le résument le mieux. C'est mon bilan.

Les trois dauphins
Ullrich. En '96, à son premier Tour de France, Ullrich termine second. En '97, il gagne le Tour. Après, il déconne dans les grandes largeurs. Il ne fait plus le métier. Décroche l'hiver. Prends du poids. Un beau gâchis. Battu par Pantani en '98, par Armstrong en 2000 et 2001. En 2002, il renverse deux cyclistes alors qu'il est ivre au volant. Contrôlé positif aux amphétamines peu après, il est limogé par la Télékom. Sa nouvelle équipe fait faillite, on forme la Bianchi à la dernière minute tout exprès pour qu'il dispute ce tour, il a 29 ans, il vient d'avoir un bébé, so what ? Comment deviner que ce n'est plus le même coureur ?... On l'a découvert le nouveau Ullrich pendant le tour. Affûté. Déterminé. Entreprenant. Le coup de pédale plus souple : c'était donc vrai qu'il avait fait ses devoirs, qu'il avait arrêté de s'entraîner avec son vieux coach de l'Allemagne de l'Est pour se mettre au intervalle-training. Sur ce tour, Ullrich était le plus fort. Il lui reste à « sentir » la course aussi bien que Amnstrong. Il n'a pas perdu le Tour « à la pédale », il a perdu une partie d'échecs.

Vinokourov. Vino était le favori de la salle de presse, de la caravane, des suiveurs, du village du Tour sauf de Jean-Marie Leblanc, chaud partisan de Armstrong, même s'il s'en défend. Son panache a beaucoup plu. Vinokourov n'a cessé de marteler que des attaques à répétition feraient craquer Armstrong. Il a attaqué a répétition et... c'est lui qui a craqué.

Tyler Hamilton. Mon préféré. Typique représentant d'une génération de coureurs américains qui viennent d'un milieu aisé, qui ont choisi le vélo parce que c'est plus chic que le baseball... Tyler vient du ski en fait, mais c'est ce genre-là. Tranquille. Granc. Ésotérique sur les bords. D'habitude, ça m'énarve, mais pas lui. Peut-être parce qu'il est très gentil. Il est resté trop longtemps au service de Armstrong. À 32 ans il vient de connaître sa meilleure saison. Sans sa chute, il aurait battu Vinokourov pour la troisième place. Sont cons les gens qui mettent en doute sa blessure. C'est pas son genre. C'est pas un sprinter.

Les chutes
Ce fut le tour des chutes. La première, dans la seconde étape, a décapité l'équipe Radobank. Son leader Levi Leipheimer et le Hollandais Marc Lotz sont gravement touchés. C'est dans la même chute que Tyler Hamilton se fissure la clavicule.

La seconde chute, celle de Beloki, a changé la face du Tour. Lancé avec Armstrong à la poursuite de Vinokourov, Beloki déjante dans une descente, fracture de la hanche. Beloki aurait singulièrement compliqué la vie de Armstrong, en particulier dans la prémière étape pyrénéenne où l'Américain n'était pas très bien. Si Beloki avait été là... Ullrich aurait gagné le Tour. Je vous expliquerai une autre fois. Mais c'est ça pareil.

Troisième chute, plus de peur que mal : l'anse de la musette d'un spectateur prend Armstrong au lasso. Il tombe. Et Mayo sur lui. Ullrich passe de justesse, mais demande aux autres qu'on attende l'Américain. Qui revient. Attaque. Gagne l'étape et le Tour.

La quatrième, dans le contre-la-montre de Nantes, sans conséquence réelle, consacre la défaite de Ullrich quand il dérape et va atterrir dans les bottes de paille à douze kilomètres de l'arrivée.

Le centenaire
Pénible. Aucune mise en perspective politique, le tour est pourtant éminemment politique dans les valeurs qu'il véhicule depuis cent ans : il a été barrèsien; il a été pétainiste; il a été collabo; aujourd'hui, il est furieusement mondialiste... Pas un mot de tout ça. On s'est contenté de régurgiter des vieux souvenirs attachés en chapelet comme des saucisses. Juste un exemple : on a réussi à parler de Coppi pendant une demi-heure à la télé sans souligner que Coppi a fait entrer la modernité en Italie par le scandale du divorce. Et mille radotages sur Poulidor, sans creuser une seule fois le mythe « du deuxième », du héros qui perd toujours. Un centenaire anecdotique et radoteux. Mais bon, on aura la paix pour au moins cinquante ans maintenant. Pour le 150e je demanderai à La Presse d'envoyer un jeune.

Les grimpeurs
Un grand numéro de Iban Mayo dans l'Alpe d'Huez c'est à peu près tout. Simoni inexistant même s'il a gagné une étape... au sprint. Garzelli vite rentré chez lui. Mancebo décevant aussi. Encore cette année, quand les gros moteurs - qui sont aussi des grands gabarits - quand Ullrich, Armstrong, Hamilton ont attaqué dans la montagne, les purs grimpeurs sont restés plantés. Je revois Maya incapable de suivre Armstrong vers Luz-Ardiden, pour en gagner une, à l'image de Virenque, de Sastre, les grimpeurs doivent partir de très loin, sur le plat, ce qui est quand même un peu vexant. Dure époque pour les mobylettes.

Les Français
Derrière Christophe Moreau (8e) c'est le vide. Depuis le début de la saison on entend parler de ce Sandy Casar, et surtout de ce Chavanel qui se désigne lui-même comme l'avenir du cyclisme français... Il s'annonce bien ordinaire l'avenir du cyclisme français, si c'est Chavanel et Casar.

Ou bien faut-il invoquer un cyclisme à l'eau presque claire qui se bat à armes inégales contre un cyclisme plus trouble ? Notons cependant que c'est bien en France que les coureurs sont les plus surveillés, les contrôles les plus nombreux, le suivi médical le plus rigoureux. À remarquer que les coureurs français qui marchent le mieux, sont, comme par hasard les anciens de Festina, Virenque, Moreau, Rouss, Brochard... talent, ou culture différente ?

Les déceptions
Le cas Santiago Botero : honteux. Jamais dans le rythme, hors forme. Le cas Simoni : présomptueux, il est arrivé en se pétant les bretelles de son tour d'Italie, Armstrong ne lui a pas envoyé dire que le Tour d'Italie, pour reprendre une célèbre réplique, était du stuff de junior. Aïtar Gonzaiez : lui aussi avait fanfaronné, il allait battre Armstrong et Ulhich dans les contre-la-montre, il ne s'est pas rendu au contre-la-montre. On a peu vu non plus les baroudeurs que sont Rebellin et Boogerd.

Le dopage
Un de ces bons vieux tours de France comme il y en avait avant '98 - pas un mot sur le dopage. Pas une affaire. Pas un cas. Pas une descente de police. À croire les gendarmes, les coureurs, les organisateurs et les pharmaciens avaient conclu une trêve pour ne pas gâcher les célébrations du tour du centenaire.

Seuls Le Monde et Libération ont continué de cracher dans la soupe avec des papiers - plutôt bien documentés d'ailleurs - qui évoquaient en filigrane un dopage généralisé.

Libération avait retenu les services d'un professeur de sport et directeur d'une cellule d'entraînement dans un centre national. Il s'est beaucoup interrogé sur la vitesse à laquelle les coureurs franchissent les cols. Se référant au « calcul des puissances », ce spécialiste a calculé que les dix premiers du classement développaient en montagne une puissance située entre 416 et 423 watts, ce qui est bien plus près de la moto que de l'humain.

Le Monde a enquêté, lui, sur le retour du dopage par transfusions sanguines. Rien de plus facile, paraît-il, que de se transfuser 500 ml de son propre sang, boosté à l'ÉPO, juste après un contrôle par exemple, et juste avant une étape difficile. On peut ainsi augmenter ses capacités de transports d'oxygène de 20 % sans dépasser le taux d'hématocrite permis...

Vous me faites injure ! s'est fâché Jean-Marie Leblanc, directeur général du tour. C'est de la perversion mentale. Il en était rouge d'indignation.

J'ai noté, tant du public que des médias, une grande lassitude, une envie « de ne pas savoir », comme au bon vieux temps quoi. Ce qui est effrayant ce n'est pas le dopage. C'est de le nier en toute bonne foi. C'est le gouffre entre les pratiques réelles et les assurances parternlistes que l'on nous donne que tout est bien. Ce n'est pas la vérité qui est en cause ici. Mais la lucidité. C'est bien plus grave.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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