25 juillet 2003

Bordeaux ne parlait que de Nantes

Pierre F.

L'étape d'hier? Un non-événement. D'un côté, il y avait ces pins des Landes complètement ridicules qui ont l'air de plumeaux plantés à l'envers, de l'autre côté des champs de maïs. Au milieu, une route toute droite qui n'a aucune raison de tourner, elle tournerait pour aller où ? À Buglose ? À Trensacq ? À Saucats ? Ces villages ingrats qui ne méritent pas leurs jolis noms ?

Devant, il y avait neuf nonos qui se sont fait fourrer par un dixième, le Néerlandais de l'équipe de Virenque qui s'appelle Servais Knaven. C'était le meilleur rouleur du groupe, il a déjà gagné Paris-Roubaix, ce n'est pas rien, les autres le savaient, alors pourquoi l'ont-ils laissé filer à près de 20 kilomètres de l'arrivée ? Je viens de vous le dire pourquoi : parce que ce sont des nonos.

Derrière ceux-là, à un quart d'heure, il y avait le peloton qui s'en foutait. Et nous donc !

Tout le monde attend avec impatience l'explication finale de demain. Précision : tout le monde n'inclut pas, ici, les coureurs. Les coureurs, je n'en sais rien. Ils sont de moins en moins disponibles, sauf pour la télé où ils peuvent montrer leur maillot. Ils arrivent de plus en plus tard au départ, se cachent au fond de leur autobus, hier matin à Dax, j'ai travaillé deux heures, quand tout a été fini, j'ai relu LE commentaire que j'avais recueilli (d'un coureur de la Boulangère) et j'en ai fait une petite boule que j'ai jetée sans un regret. Fin de la précision.

Je disais donc que tout le monde voudrait déjà être à Pornic demain, d'où les coureurs partiront pour aller à Nantes, 50 kilomètres plus loin, un parcours un peu bosselé au début, tout plat ensuite, avec sûrement un vent favorable, ça va va rouler très très vite, sûrment dans les 55 km de moyenne. Ils s'élanceront un par un, dans l'ordre inverse du classement général, de deux minutes en deux minutes, sauf pour les derniers partants, de trois minutes en trois minutes. Vers 16 h 15, ce sera Jan Ullrich. Trois minutes après, Lance Armstrong.

Dès lors que ces deux là seront en orbite, on saura très vite. Au premier pointage, au second surtout, le Tour de France sera joué.

À Gaillac, dans le même exercice, sur la même distance, Ullrich avait pris une minute et demie à Armstrong. Comme son retard est d'une minute et sept secondes, c'est bon pour l'Allemand, croyez-vous ? Il va gagner le Tour de France.

Vous ne trouverez personne pour accréditer ce calcul simpliste.

Le parcours n'est pas le même. Sur celui-ci, moins difficile, les écarts seront moins grands.

Le temps sera frais. À Gaillac, la canicule avait largement avantagé Ullrich.

Le vélo, c'est d'abord dans la tête. Armstrong est gonflé à bloc par son coup d'éclat de Luz-Ardiden. Chahuté depuis le début du Tour, il a rétabli son autorité. Le moral a changé de camp.

Gros avantage Armstrong.

Je souscris à la prédiction de 90 % des journalistes qui suivent le Tour : Ullrich devrait remporter le contre-la-montre, mais il lui manquera autour de 40 secondes pour gagner le Tour de France.

Aujourd'hui
Bordeaux - St-Maixent-l'École, 204 kilomètres, plus plat que ça, tu ne pédales pas, tu nages parce que plus plat que ça, t'es sous le niveau de la mer. Une autre étape pour rien. Un autre étape où on va s'emmerder c'est pas possible.

J'ai reçu un courrier d'une Montréalaise, Emmanuelle Garnaud, qui me dit j'espère que vous n'écorcherez pas trop St-Maixent-l'École où arrivera le Tour de France vendredi. C'était chez moi avant. J'ai étudié jusqu'au bac au lycée Denfert-Rochercau, mes parents vivent toujours dans le coin - à La Crèche, la petite ville voisine. Quand j'y vivais, je trouvais que c'était un trou, mais on y était préservé des bêtises du temps.

Je ne vous promets rien, madame. Je viens d'apprendre que l'école de St-Maxent-l'École est une école militaire où l'on forme des sous-officiers. J'apprends aussi qu'il y a à St-Maxent un musée national des sous-officiers, holà ça fait beaucoup, je trouve, comme dirait ma petite voisine, « c'est pas full hip hop » votre bled...

Le plat du jour
Soupé mercredi soir à Dax d'où les coureurs parlaient ce matin pour Bordeaux. Soupé au Bistro d'à côté qui jouxte - d'où son nom - un resto gastronomique tenu par le même cuisinier. C'était rue des Pénitents, mais c'est plutôt moi qui ai fait pénitence d'une andouillette très quelconque accompagnée de pâtes servies en mottons avec du fromage figé plutôt que fondu dessus. Ça arrive dans les meilleures familles.

J'étais voisin d'une tablée de commerçants qui parlaient de l'impact du Tour de France sur le commerce local, d'après eux zéro impact, zéro bidous pour l'épicier et le gargotier du coin. C'est bon pour l'image de la ville à la télé, mais cela nous amène des gens « avec des glacières » qui ne dépensent rien, qui ne restent pas de toute façon. Comme ça vous venez du Québec ? Attendez un peu, le patron de ce bistro a travaillé en cuisine à Montréal il y à deux ou trois ans, comme chef invité, il y a un article sur le mur...

Je suis allé le lire, l'article. On y parlait d'un M. Robert Cagnati, chef invité chez Alexandre. Le Cagnati en question a fini par sortir des cuisines pour me dire deux mots. Plutôt timide, gentil monsieur.

Comme ça vous avez travaillé rue Peel ?

Ah ! vous connaissez Chez Alexandre ?

Ben oui. C'est le restaurant de Réjean Tremblay.

Qui ?

Non seulement ce con ne sait pas faire cuire une andouillette, mais d'après moi, il ne sait rien non plus de l'andouille.

(C'est pour rire Réjean, bon, tu sais que je t'aime, comment va ton genou ? Moi c'est les reins. Ç'tu veux, on rajeunit pas, hein.)

Multiculturalisme à pédales
On découvre dans ces ultimes étapes des coureurs dont on n'a pas entendu parler du Tour qui se dépêchent de se montrer avant ça finisse. Hier dans l'échappée, il y avait un Benoît Poilvet, il me semble qu'on ne peut pas trouver un nom plus français que celui-là : Poilvet. Quand j'étais typographe, il me semble que j'ai déjà imprimé des cartes visites avec des enluminures et des culs-de-lampe. M. Poilvet représentant en électroménager à Besançon. Je n'ai jamais été garçon de restaurant, mais je m'entends très bien lancer à travers la salle à manger : Et un céleri-rémoulade pour M. Poilvet, un.

Dans une autre échappée, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il y avait un Croate dans le peloton du Tour, Vladimir Miholjevic, un coup parti j'ai vérifié, il y avait aussi deux Tchèques, Pavel Padmos et René Andrle, un Hongrois, Laszlo Bodrogi, un Letton, Vainsteins, qui ne se rappelle manifestement pas qu'il a déjà été champion du monde, et enfin un Papou, Socrate Ploc, que le peloton s'obstine à appeler Sacrote Plouc, pour le taquiner. Ce Ploc a émigré au Luxembourg avec son papa, le fils et le père ont ouvert une pizzeria sur les remparts du grand-duché, joliment nommée La papouzzeria. Voilà, vous savez tout sur ce Socrate Ploc que vous découvrez quasiment en même temps que moi, c'est ça l'information, ça se sert chaud.

La vie mon vieux
Même si on n'en connaît pas encore le vainqueur, le Tour se termine après-demain et j'étais tout au plaisir de rentrer, de revoir ma fiancée, mes minous, mon vélo, mes enfants - pas forcément dans cet ordre - mais voilà tout d'un coup qu'une frayeur me saisit: dites-moi, au Québec, en ce moment, danse-t-on le chihuahua ?

Ici, c'est le tube de l'été. Et quand je dis le tube, ça sort vraiment par les deux bouts. Partout, partout, partout. Chihuahuaaa ! Si c'est comme ça chez nous aussi, alors je fais changer mon billet pour la Moldavie.

Je déconne, je vais rentrer en courant, chihuahua ou pas. J'ai hâte de revoir ma fiancée. Elle n'est jamais aussi adorable qu'à l'aéroport quand j'arrive d'un long voyage. Souvent, elle a des fleurs. On s'embrasse, si j'ai deux ou trois valises, elle en prend une, on marche vers le parking, on parle beaucoup, on arrive à l'auto, on case les bagages. On démarre. C'est elle qui conduit. Soudain, il y a un silence et dans ce silence je dis :
À part ça, mon amour, quoi de neuf ?

La dernière fois, j'arrivais d'un voyage d'un mois, elle me répond en répétant deux fois la question pour se donner le temps d'y penser : Quoi de neuf ? Quoi de neuf ? Ah oui, faudrait changer le muffler.

J'ai hâte de voir cette fois.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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