Pierre F.
Si je ne pleure pas aujourd'hui quand Armstrong sort des nuages en danseuse au sommet de ces Pyrénées si belles, si je ne pleure pas quand il sort du ventre de cette foule profuse qui vient d'en accoucher, si je ne pleure pas quand il tombe, si je ne pleure pas quand il se relève, et qu'il passe à un cheveu de rechuter en déchaussant, si je pleure pas je fais quoi ? Je prends des notes ?
Si je ne pleure pas quand Ullrich, voyant son rival à terre, fait signe aux autres qu'il faut attendre l'Américain, si je ne pleure pas, alors c'est que je dis des conneries quand je dis que le sport est au centre de ma vie, de ma culture. Vous comprenez bien sûr ce que signifie attendre dans ce sport qui se joue autant au moral qu'à la pédale. Le Tour se jouera samedi prochain pour une poignée de secondes. Je continue de croire que Ullrich va le gagner. Mais si Ullrich devait le perdre par dix secondes, je ne dirai pas c'est dommage. Je me rappellerai que ces secondes là sont belles, sont pleines d'une noblesse qui appartient au code d'honneur du vélo.
Si je ne pleure pas quand, revenu sur Ullrich et les Basques, Armstrong attaque aussitôt, sans pitié, incisif, à nouveau géant; si je ne pleure pas quand, passant à côté de Chavanel, dernier rescapé d'une échappée de 130 kilomètres et maintenant planté dans la montagne, il lui donne une petite tape d'affection dans le dos, si je ne pleure pas aujourd'hui alors je n'ai plus le droit, jamais, d'écrire une seule ligne dans les pages sportives d'un journal. Si je ne pleure pas, je rentre à Montréal, je vais voir mon boss et je lui dis boss j'aimerais que tu m'envoies à Ottawa couvrir la politique fédérale.
Du grand vélo. Un grand moment de vie. Quand le destin rebondit. Appelons l'étape d'aujourd'hui les rebonds du destin. Venez donc me dire que vous n'avez pas cru que c'était fini quand, à huit kilomètres du sommet du Tourmalet, un peu passé La Mongie, dans le plus dur du col, Ullrich attaque et prend 50 mètres sur une seule accélération. C'est fini. Les Allemands criaient leur joie. C'est fini. Ce n'était pas fini. Armstrong est revenu. Oh que c'était difficile. Oh qu'il a souffert. Mais il est revenu dans la roue de l'Allemand.
Notez au passage que Vinokourov n'est plus là. Je ne sais pas si vous avez gardé La Presse d'hier, le cahier des sports ? Anyway, Vino est lâché, mais les deux basques Mayo et Zubeldia sont en embuscade. Ils croient encore que ce sera leur jour de gloire. Ne sont-ils pas a casa ? N'est-ce pas leur montagne ? Leurs partisans ? Les uns et les autres vont grandement déchanter.
Nous voilà dans la montée finale. Restent dix kilomètres. Mayo attaque, Amstrang saute dans sa roue et Ullrich dans celle de l'Américain. Mais Armstrong en remet une couche. Sa première attaque depuis le départ du Tour. On le disait contrarié par ses problèmes conjugaux. On le disait moins motivé. On le disait moins bien entouré. Un peu patraque. Le voilà qui attaque. Il flingue, le patraque. Il cravache, le contrarié. Sous son coup de boutoir, Ullrich et les Basques dévissent. Amstrong coupe le virage, se rabat sur la foule, trop près Lance, trop près, l'anse de la musette d'une spectatrice se prend dans la cocote de son frein droit, il tombe lourdement comme un boeuf pris au lasso dans un ranch de son Texas. Pour rebondir, le destin doit d'abord tomber.
Amstrong prendra une bonne part de la faute: je roulais trop près des gens.
Il se relève, mais pas si vite que ça, il se tâte, secoue son vélo des fois qu'il en tomberait des morceaux. Encore une fois, un seul cri : c'est fini ! Ce n'était pas fini. Devant, Ullrich a fait signe aux Basques qu'il fallait attendre l'Américain. Il est déjà là d'ailleurs l'Américain, une formidable montée d'adrénaline l'a transformé en fusée. Il passe sans dire merci. Il attaque encore, suivi de Mayo qui ne soutiendra pas longtemps la cadence. Amstrong file seul vers Luz-Ardiden. Il a retrouvé toute sa fluidité, impressionnante machine à pédaler.
Décidément, ce garçon n'aime rien tant que ressusciter alors que tout le monde l'a enterré.
J'étais là quand il est arrivé. Dans cette foule boudeuse, déçue, qui ne montrait pas du tout bon coeur dans sa mauvaise fortune. Elle aurait tant aimé la victoire d'un Basque. J'étais là à quelques pas seulement de l'Américain, mais trop loin pour lui dire merci. Il rayonnait d'un grand bonheur.
Lance, lui a demandé le gars de la télé, Lance, êtes-vous confiant maintenant de remporter votre cinquième Tour de France ?
Je ne pense pas à cela.
À quoi pensez-vous ?
Je pense que je viens de passer une magnifique journée.
Nous aussi monsieur, nous aussi. Même que j'en ai pleuré.
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