Pierre F.
Lance Armstrong sait maintenant qu'il ne gagnera pas le Tour de France. Il pouvait encore y croire après le contre-la-montre. C'est fini. Il a couru aujourd'hui une étape parfaite. Ses équipiers aussi. C'était brillant d'envoyer José Luis Rubeira en avant, en point d'appui, en poire pour la soif, pourrait-on dire en ces temps de canicule. Mais cela n'a servi à rien.
Et que dire du travail de Manuel Beltran ! Si vous aimez le cyclisme pour ses traditions, le travail que Beltran a fait hier pour Lance Armstrong est un grand éloge à la tradition de servitude du cyclisme. Monsieur ne pouvait être mieux servi.
Et monsieur a été à la hauteur.
Mais dans ce Tour de France, Jan Ullrich est plus grand que lui.
Monsieur a encore le maillot, mais si peu. 15 minuscules secondes. Ce n'est plus un maillot, c'est une peau de chagrin.
Si vous aimez le cyclisme pour son décor grandeur nature, vous auriez adoré hier, le vent de fraîcheur en haut du Port de Pailhères, et tout en bas la verte enfilade des vallées de la Haute-Ariège. Vous auriez aimé le berger qui m'a dit : vous voyez entre les pics de l'Andorre, là au sud, c'est le passage d'Envalira. Eh bien, très souvent il est bloqué par la neige. Mais non, pas hier. Mais justement hier, ça faisait du bien de penser à la neige. C'est qu'on venait de traverser 160 kilomètres de canicule. De la Haute-Garonne en Ariège, de bastide en bastide c'était toujours le même four, une sorte de vide brûlant d'où s'élevaient des vapeurs bleutées, comme si c'était du ciel fondu.
La course a explosé au pied du Fort de Pailhères. Je ne vous parle pas de la course pour la victoire de l'étape - réglons cela, la victoire est allée à Carlos Sastre, un équipier de Tyler Hamilton. Une belle chevauchée mais on n'en retiendra rien. Les choses importantes se sont passées derrière. Ils étaient tous là derrière, Armstrong, Ullrich dans son ombre, Vinokourov, Hamilton, Zubeldia, Iban Mayo, tout ce beau monde comme en carrosse tiré par un cheval léger : Manuel Beltran dont je viens de vous parler. Si vous aimez le cyclisme pour la pédale, vous êtes forcément tombés sous le charme de ce Beltran, hier. Un sacrifice certes, mais pas à l'agonie, du style, la classe des grands serviteurs.
Il ne s'est rien passé dans le port de Pailhères sauf cette sélection par l'arrière, et cet idiot d'Iban Mayo qui a attaqué deux fois alors qu'il n'en avait pas les moyens. Les deux fois Armstrong est allé le chercher.
Je crois que c'est à ce moment-là que Armstrong a compris qu'il avait perdu le Tour de France. Quand, dans son effort pour aller chercher Mayo, il a senti derrière lui avec quelle facilité répondait Ullrich, tout de suite dans sa roue, les doigts dans le nez.
La suite était prévisible rien qu'à regarder les visages. Celui imperturbable de Ullrich. Celui d'étain de Armstrong. Pourtant cela aurait dû être le contraire. Après tout, c'est l'Américain qui faisait donner sa cavalerie depuis 30 kilomètres pour épuiser l'Allemand.
On a repris les mêmes et on a recommencé pour la montée finale vers le plateau de Bonascre : les mêmes, moins Hamilton décroché à quatre kilomètres du sommet.
Reste trois kilomètres, Aimar Zubeldia attaque. Armstrong se dresse sur ses pédales. Pioche. Rejoint péniblement le Basque. Une autre attaque maintenant laisserait Armstrong sans réaction. C'est ce qu'a compris Vinokourov qui pioche lui aussi, mais qui ramasse tout ce qu'il lui reste d'énergie pour attaquer à son tour. Ou s'est-il sacrifié pour son ami Ullrich ?
Armstrong est lâché sur l'attaque de Vino. Ullrich passe à côté de lui. L'Américain ne réagit pas. Il est battu. Soudé à son vélo.
La foule qui assiège la montagne vient de comprendre que le Tour est en train de basculer, qu'il n'est plus américain le tour, mais qu'il ne sera pas non plus espagnol. Ils sont déçus. Ils viennent pour la plupart de Puigcerda, du pays basque, de Barcelone.
Tout en puissance, Ullrich rejoint Vinokourov, le lâche. Pendant que Zubeldia remet ça et lâche Armstrong lui aussi. C'en est assez des gifles. L'Américain se dresse encore, c'est Fort Alamo que vous voulez ? Il ne concèdera finalement que sept secondes à l'Allemand.
Tandis que Vinokouvov paie pour sa traîtrise. Tout ça en moins de dix minutes.
Si vous aimez le cyclisme pour cette intensité, à hauteur des nids d'aigles, dans les à-pics de caillasse, alors vous comprenez pourquoi je m'emmerde tant dans les étapes de plat.
Si vous aimez les hallalis, ne fermez pas votre appareil, Fort Alamo c'est pas fini. L'Américain va craquer encore, peut-être pas aujourd'hui, mais demain, demain, il va mourir, les armes à la main.
Aujourd'hui
St-Girons - Loudenvielle, 190 km, sept cols au programme, aucun des sept hyper difficile, aucun hors-catégorie. La grande étape pyrénéenne Tourmalet et compagnie, c'est demain. Mais sept ascensions tout de même, usant. En plein milieu, le col de Menté que je connais pour l'avoir pédalé quelques fois, passages à 15 % dans les deux derniers kilomètres. Je préfère de loin le col suivant, celui du Portillon qui monte dans la forêt. Nous sommes sur de magnifiques routes de vélo -je m'adresse ici aux cyclos - dans un décor qui donne envie de rouler, dans un pays accueillant, particulièrement au printemps ou tard à l'automne quand les touristes sont rentrés chez eux.
Revenons aux coureurs, ces malades qui n'ont jamais un regard pour le paysage. Aujourd'hui, c'est le genre d'étape où tout peut arriver, excusez la tautologie, aussi rien du tout qu'une bagarre de tous les diables - le dernier col, celui de Peyresourde, se prêtant plus ou moins à une grande explication puisqu'il est suivi d'une descente très technique vers Loudenvielle, petit village de 280 habitants où sera jugée l'arrivée. Pis, me direz-vous, en quoi la descente peut-elle empêcher un Ulirich d'attaquer à nouveau Armstrong dans la montée ? Je vais vous le dire. Ullrich n'est pas particulièrement doué dans les descentes, et pourquoi se défoncerait-il pour prendre 30 secondes dans la montée si c'est pour les reperdre en descendant ?
De toute façon, le jeu d'Ullrich n'est pas tant de prendre du temps à Armstrong, mais bien de ne pas en perdre et de le planter samedi prochain dans le dernier contre-la-montre.
Jalabert le cyclo-sportif
Je sais que de nombreux amateurs de vélo du Québec s'abonnent au quotidien L'Équipe pendant le Tour, mais pour les cyclos qui n'ont pas l'occasion de lire ce quotidien de sport, je me permets de repiquer quelques passages d'une entrevue que Laurent Jalabert accordait à la journaliste Frédérique Galametz. En passant, Jalabert, jeune retraité du vélo - il était une des vedettes du Tour encore l'an dernier - est devenu journaliste. Il suit le Tour à moto aux avant-postes, il en fait à chaud, en direct, une analyse très pertinente, sans cabotinage ni complaisance, et avec une vivacité d'esprit qui n'est pas forcément le lot de tous les anciens athlètes. Je ne nommerai personne.
Question : Êtes-vous remonté sur un vélo depuis votre retraite ?
Jalabert : Depuis le mois d'avril, je sors deux fois par semaine en roulant comme le commun des mortels, je tiens une moyenne respectable.
Question : Qu'est-ce qu'une moyenne respectable pour Jalabert ?
Réponse : 30-31 km/h si je suis avec d'autres. 28-29 si je suis tout seul, je prends le temps de regarder le paysage.
Question : Quel est le plus gros changement ?
Réponse : Physique. Ne plus se sentir « affûté » est une drôle de sensation. Je pèse huit kilos de plus que l'an dernier alors que j'étais dans le peloton du Tour.
Plus loin dans l'entrevue, Jalabert précise que pour ses sorties « comme tout le monde », il roule avec les roues qu'il avait dans le Tour l'an dernier « c'est con, elles m'ont coûté la peau des fesses », précise-t-il. Mais je note qu'il les a donc payées. Ce qui nous renvoie à mon papier de samedi : peu importe le commanditaire officiel de l'équipe - Jalabert courait pour CSC équipé des vélos canadiens Cervélo - ceux qui en ont les moyens bien entendu roulent sur « leur » propre équipement.
Toulouse a raté son tour
Le Tour de France a quitté Toulouse avec soulagement et agacement. Je ne parle pas des coureurs qui se foutent bien d'être là ou ailleurs, et je ne parle évidemment pas de moi qui y serais bien resté encore deux mois et demi. Je parle du Tour, l'entreprise commerciale. La halte de Toulouse aura été un four : public très clairsemé à l'arrivée comme au départ, pas d'ambiance, un ratage total. Mais la grande perdante est évidemment la ville de Toulouse elle-même qui a tant à montrer et qui a fait arriver les coureurs en plein champ sur un aérodrome ! Pareil pour le départ hier matin. Explication : la ville est trop encombrée par les travaux de construction d'une troisième ligne de métro pour accueillir le Tour dans ses murs. C'était de ne pas l'accueillir du tout, d'abord. De ne pas dépenser tout ce fric pour rien. Toulouse sans les bords de la Garonne, sans les platanes, sans sa brique rose, c'est pas Toulouse, c'est Saint-Hyacinthe. Que je salue d'ailleurs.
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