19 juillet 2003

Tous Kaput !

Pierre F.

Kaput ! C'est ce qu'a dit Jan Ullrich à sa descente de vélo. Kaput ! Parlait- il de lui ? On peut le supposer après la performance supersonique qu'il venait de réaliser. Seul coureur à négocier ce contre-la-montre de 47 kilomètres en moins d'une heure, dans cette chaleur, Il y avait de quoi mourir, effectivement. Mais cela pouvait aussi bien s'adresser à Armstrong. Kaput Armstrong, deuxième à plus d'une minute et demie. Kaput Tyler Hamilton à près de trois minutes. Complètement kaput Iban Mayo à plus de cinq minutes.

Le dernier coureur que j'ai vu dominer à ce point un contre-la-montre s'appelle Miguel Indurain, c'était sur une autoroute au Luxembourg et, hasard ou signe du destin qui se mord la queue, il avait aussi dominé un Américain (Greg LeMond) qui avait pris sa retraite peu après.

En descendant de vélo, hier, Lance Armstrong avait le même air écoeuré que LeMond. Je ne l'ai jamais vu aussi sombre. Sa cinquième victoire dans le Tour de France s'éloigne. Tant que la menace n'était qu'espagnole, bof. Mais avec un Ullrich en pleine possession de ses moyens, et un Vinokourov pas très loin pour brouiller les cartes, Armstrong est dans le trouble, le gros trouble.

Ullrich, parlant de lui-même à sa descente de vélo : « J'ai retrouvé le Ullrich d'avant ». Ben oui ! Il lui suffisait d'aller chercher sur la route, pas dans les bars ou les pâtisseries. Permettez que je me lance une fleur avant de me fracasser le pot sur la tête; dans ma chronique d'hier, je vous ai annoncé la victoire d'Ullrich dans ce contre-la-montre, c'est la fleur, mais je vous ai dit aussi qu'il ne gagnerait pas le Tour de France. Et ça, c'était de trop. J'en mets parfois un poil de trop.

Jan, avez-vous le sentiment, aujourd'hui, de pouvoir gagner le Tour de France ?

Après tous mes ennuis, toutes mes erreurs, j'étais seulement venu me replacer au plus haut niveau, je visais un podium, j'avais surtout envie de refaire ce métier à fond. Gagner le Tour de France ? On verra dans les Pyrénées.

Je peux vous dire quand et où Ullrich gagnera le Tour de France s'il le gagne : samedi prochain, la veille de l'arrivée à Paris, dans le contre-la-montre de Nantes. Actuellement à 34 secondes du général, il lui faudra limiter les dégâts dans les quatre étapes des Pyrénées. Concéder moins d'une minute à Armstrong et Vinokourov. Sur sa forme actuelle, c'est très envisageable.

Mais ne comptez pas trop vite Armstrong battu. Rappelez-vous qu'il a déjà vaincu plus fort qu'Ullrich, beaucoup plus fort. Il va se battre avec tout son instinct de survivance, il va se battre comme un chien jusqu'au bout. Il aime le vélo comme un fou. Il aime gagner le Tour. Il est rusé. Et il est loin d'être fini.

Enfin Vinokourov, à 51 secondes d'Armstrong, à 17 d'Ullrich. Vino qui commence à me tomber légèrement sur les rognons avec son copain mort qui « est entré en lui pour lui donner la force ». L'inspiration, parfait. Mais la force ? La force de Vino vient des suppléments largement vitaminés qu'ils font venir en gros de la pharmacie pour que ça leur coûte moins cher. Le talent fait la différence. Vinokourov est bourré de talent. Ne pas le compter pour battu non plus. Il a concédé moins d'un minute à Armstrong, hier. Il peut tirer les marrons du feu. Il peut aussi s'allier à Ullrich avec lequel Il est très ami, pour distancer l'Américain dans un premier temps, et régler ça à la pédale ensuite avec l'Allemand.

Résumons-nous : encore trois vainqueurs possibles à une semaine de Paris. Il y a bien une douzaine d'années que nous n'avions pas été à pareille fête.

Aujourd'hui
On quitte Toulouse ce matin (snif, snif), direction plein sud pour le Plateau de Bonascre, la station de ski qui domine Ax-les-Thermes. Arrivée en altitude. Étape longue de 200 kilomètres, mais ce sont les 50 derniers qui vont faire mal, avec l'ascension très raboteuse du Port de Pailhères, et tout de suite après la descente, sans un mètre de plat pour récupérer, la remontée finale de 10 kilomètres vers la station de ski. On assistera à deux courses. Une pour la victoire d'étape, je suis presque sûr que Virenque va faire son numéro en partant de très loin, mais je suis presque sûr aussi que les Basques vont forcer les US Postal à travailler fort sur les 150 km d'approche, par exemple en envoyant devant un homme aussi dangereux que Haimar Zubeldia (Euskaltel). L'autre bataille, celle des favoris, sera hargneuse, violente, sans merci. Tout le monde prend cette étape comme un apéritif aux deux autres grandes étapes pyrénéennes, moi je prétends que c'est aujourd'hui, que ça passe ou que ça casse pour Armstrong, Vino et Ullrich. On verra beaucoup plus clair ce soir.

La visite du jour
Vu près de la rampe de lancement du contre-la-montre, Tony Parker, le Michael Jordan français, le numéro 9 des Spurs de San Antonio, champion de la NBA, qui faisait titrer les tabloïds new-yorkais en juin dernier : « Kid KO'S Kidd », je vous expliquerai une autre fois. Ils lui ont donné un vélo (un Look), je ne l'imagine pas pédalant, je ne connais pas de sport plus éloigné du vélo que le basketball, autant par l'esprit que par le beat. Je vous ferai remarquer d'ailleurs qu'en 100 ans de Tour de France, jamais on ne vit un Noir (Parker est Noir) dans le peloton. On a vu des Arabes d'Afrique du Nord, mais point de Noir.

Parker, il est Français répétons-le, est plus populaire auprès des jeunes Français que tous les coureurs du peloton ensemble. Plus simplement, le basket est infiniment plus populaire auprès des jeunes que le vélo.

Le plat du jour
N'allez pas vous imaginer que je passe mon temps à bouffer, mais bon, faut bien que je mange. Hier soir, rien de prémédité, en passant dans le hall, je parle un peu littérature avec le jeune gardien de nuit qui est étudiant en lettres (ça tombe bien, l'hôtel s'appelle le Victor Hugo). Il était en train de lire, en anglais, The Human Stain, de Philip Roth, mais si, je vous en ai parlé, La Tache en français, c'est super bon, anyway je lui dis vous ne connaissez pas un petit resto sympa, il me dit mais si, essayez L'Assiette à l'oie...

Vous ne le trouverez dans aucun guide, c'est ouvert depuis deux ans, rue Peyrolières, dans le vieux Toulouse.

J'ai pris des coeurs d'oie avec des haricots tarbais. Cela vous semble peut-être exotique, grand dieu non. Les haricots tarbais (de Tarbes) sont des petits haricots bien communs comme les Soissons. Pour les coeurs d'oie, je ne sais pas si vous mangez parfois des coeurs de poulet, moi oui, ce sont des abats plutôt cheapo. Quand le garçon a déposé l'assiette devant moi, cela avait l'air du plat du jour d'une gargotte quelconque. Pensez aux falbalas de notre chic Toqué! : exactement l'envers. Le maître des cuisines de l'Assiette à l'oie met tout son honneur à ne point faire de simagrées là où ce bon Monsieur Laprise met tout le sien à en faire.

Goûtons.

Une concentration de succulence. Tout pour la langue, rien pour la vue. De toute façon, y'a rien à voir; tu fermes les yeux tellement c'est bon. Et quand tu finis par les rouvrir, qu'est-ce que tu vois ? Des haricots. Ça s'peut pas, par quelle chimie leur fait-on rendre cette succulence ?

Ce n'est pas de la chimie, monsieur, c'est de la graisse d'oie. On m'avait servi d'autorité un verre de vin des Corbières, j'en ai repris un autre qui me grisa légèrement. À peine. Juste assez pour sourire comme un idiot en revenant par la place du Capitole, si belle, et la place Wilson, où les gens du Tour de France dînaient joyeusement aux terrasses des restaurants.

Je pourrais verser une petite larme en quittant Toulouse ce matin, peut-être même ne pas quitter Toulouse. Y rester. Y fonder une famille. Y élever des oies dont je mangerais le coeur et vendrais le foie aux touristes.


page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
Consultez notre ENCYCLOPÉDIE sportive

veloptimum.net