Pierre F.
Nous y pensions tous. Recroquevillé sur la route dans cette position foetale qui évoque d'autres drames terribles, Joseba Beloki ressemblait à Fabio Casartelli, qui s'est tué en 95 dans la descente du Portet-d'Aspet. Il ressemblait à Àndreï Kivilev qui s'est tué du côté de Saint-Étienne ce printemps.
Beloki venait de tomber à cinq kilomètres de l'arrivée dans la fournaise de la descente vers Gap. Sa roue arrière a chassé sur le goudron fondant. Il a essayé de redresser. Il est tombé lourdement. Inanimé. Il s'est passé de longues minutes avant qu'on nous dise qu'il était conscient.
Lance Armstrong qui le suivait avait le choix : lui passer dessus et tomber à son tour ou prendre le champ. Une scène incroyable qui restera dans les annales du cyclisme : Armstrong pédalant à travers champ pour rejoindre la route un lacet plus bas. Cinquante mètres de cyclo-cross, il ne débarquera de son vélo que pour sauter un fossé. Il revient sur la route au moment où les hommes de tête arrivent. Hamilton sidéré, lui donne une petite tape au passage, t'es incroyable man !
Ils - les 173 survivants de cette première semaine de Tour - venaient de faire 150 kilomètres pour rien, enfin pour rien... d'obscurs échappés s'étaient occupé de l'animation, mais on savait bien qu'ils allaient sombrer dans le difficile final. Une grande étape alpestre escamotée, un autre col mythique - l'Izoard - snobé par les favoris qui l'ont monté petit-train-va-loin, peut- être pour mieux nous laisser apprécier la sauvage beauté de ce décor déchiqueté, de cette route en corniche au-dessus de vertigineux éboulis. Mais bon, si c'est du cyclotourisme que vous organisez, dites-le, la prochaine fois j'apporterai mon vélo.
Nous étions 600 à bougonner à l'idée d'avoir à célébrer un sprinter vainqueur d'une étape de montagne, quand soudain, à 30 kilomètres de l'arrivée, dans la côte de St-Apollinaire, Beloki a attaqué Amstrong. Aussitôt la course s'est emballée. Ça chauffait très fort devant. Ce qu'il y avait d'un peu ridicule là-dedans, c'est qu'ils avaient eu l'occasion de s'expliquer là-haut, au frais des glaciers et des cimes enneigées de l'Izoard et du Lautaret. Eh bien non ! Ils ont choisi de se battre comme des chiens dans la fournaise des dernières petites collines avant Gap. Remarquez que tactiquement, cela se justifie parfaitement.
St-Apollinaire dévalée, il restait la côte de la Rochette. Vinokourov porte alors une attaque imparable. Vinokourov, je vais vous en dire un mot tout de suite, il y a deux ans j'avais fait rire de moi en le désignant comme un des principaux adversaires d'Armstrong. J'avais juste deux ans d'avance, cela m'arrive souvent, mais bon, cette fois c'est vrai, installé à 21 secondes de l'Américain, rompu à tous les terrains, très bien dans les contre-la-montre, dur à la souffrance, incroyable en montagne dans ce Tour, Vinokourov est désormais l'homme à battre.
Je reviens sur cette fin de course où s'est peut-être jouée la victoire finale. Donc, Vinokourov attaque. Armstrong ne bronche pas. Il se dit que c'est à Beloki d'aller le chercher. Il se dit que Beloki a autant à perdre que lui si Vinokourov prend trop de temps. Bon calcul. Beloki se lance à fond dans la descente de La Rochette, suivi comme son ombre d'Armstrong, voilà les ennemis alliés pour une descente d'enfer. Ils prennent tant de risques que les Hamilton, Mayo, Ullrich, Mancebo les laissent aller. Trop dangereux. Tantôt Armstrong devant, tantôt Beloki, pure folie sur ce goudron qui se liquéfie. Vinokourov n'a plus que 15 secondes d'avance, ils fondent sur lui, l'auraient- ils rejoint ? Je ne sais pas. Je sais juste une chose : le podium du Tour était là.
Beloki chute.
Armstrong fait du cyclocross dans les moissons et, secoué, rentre avec le groupe Hamilton, Mayo et compagnie.
Retour image sur Beloki, une voix : il est conscient. Il pleure. Fracture du coude, du poignet, du fémur. C'est grave. Mais tellement moins que ce que l'on redoutait.
Vinokourov a franchi la ligne d'arrivée en pointant un doigt au ciel comme il le font tous pour saluer un mort. Vino est orphelin depuis le printemps de son ami Kivilev, Kazakh comme lui, qui s'est tué en course ce printemps, du côté de ST-Etienne, je l'ai dit tantôt.
Vino est dans Gap, il franchit la ligne d'arrivée, il ignore tout du drame qui s'est joué derrière lui à quatre kilomètres de là. Il ignore qu'on a craint un instant qu'il ait deux doigts à lever au ciel la prochaine fois.
Deux mots sur le nouveau favori du Tour: Il a 30 ans. Il a appris son métier de coureur au Kazakhstan une ancienne république soviétique. Émigré en France, il a couru pour des équipes françaises avant de rejoindre la Telekom en 2000. Il s'est révélé en 1999, en remportant le Dauphiné. Chez Telekom, il était le lieutenant de Ullrich avec lequel il est toujours très ami. Ullrich parti chez Bianchi, Vino n'était que le joker de l'équipe au début de la saison, la Telekom ayant recruté trois grosses têtes d'affiche, Botero, Salvodelli, Cadel Evans. Le premier s'est effoiré dans la première bosse du Tour, les deux autres sont blessés. Le Kazakh est en train de sauver le cul de la Telekom, il connaît une saison incroyable, il a remporté Paris-Nice, l'Amstel Gold Race, le Tour de Suisse, et cette étape donc... il était aussi deuxième, dimanche dans l'Alpe d'Huez, je ne l'ai pas vu venir cette fois, des fois j'ai deux ans d'avance et des fois deux jours de retard. C'est comme ça.
Les coquelicots
Gap, 40 000 habitants, capitale des Alpes du sud, ville verte, c'est ce qu'ils disent tous quand ils vivent du tourisme. Jolie ville qui sent déjà la Provence, et que sent la Provence ? Mais non, pas la lavande. Le fric. La Provence sent l'âpreté au gain de ses gargotiers. Si bien que plus personne ne va en Provence sauf les Belges, les Québécois et un Anglais
qui écrit des livres, j'oublie son nom.
Gap, donc. Dans toutes les villes où nous passons, un petit cadeau promotionnel nous est remis à la salle de presse par l'office de tourisme local, un machin qui finit généralement dans la poubelle, sauf la bouteille de vin reçue à Nevers, un Pouilly fumé qui ne sera plus fumé mais cuit et bouilli vu qu'il est dans le coffre de la voiture stationnée en plein soleil et qu'il fait 42 tous les jours. Pourquoi la garder alors ? C'est pour offrir.
Le cadeau de Gap est le moins nono de tous jusqu'ici, une carte postale florale représentant un coquelicot, quand on ouvre la carte on trouve un petit sachet contenant des semences de coquelicot. C'est une bonne idée, ai-je complimenté la jeune dame de l'office de tourisme. Elle a rougi, lalatère. Elle a rougi comme un petit coquelicot.
Loin, très loin de la LNH, de la NBA donc !
En fin de contrat avec Euskaltel (le Bell téléphone basque), Iban Mayo, le remuant petit grimpeur qui a remporté l'Alpe d'Huez avec une « grinta », une rage qu'on n'avait pas vue depuis longtemps à un coureur espagnol, Mayo aimerait bien signer l'an prochain avec une equipe riche !
Qu'est-ce tu veux dire « riche »?
Qui pourrait me payer un demi-million d'euros.
Iban refuse de dévoiler son salaire actuel, selon mes confrères basques, ce n'est pas de la discrétion, c'est de la honte ! Autour de 170 000 euros (260 000 de nos dollars) par année. La pub qu'il a fait dimanche, montrant son maillot pendant de longues minutes à un auditoire européen qui avoisinait les 100 millions de téléspectateurs, valait à elle seule un million d'euros. Tout ça pour vous dire que sauf Armstrong - salaire de 4 millions -, sauf Ullich, Simoni et une petite cinquantaine d'autres, les coureurs cyclistes sont les moins bien payés de tous les athlètes professionnnels. Même qu'ils sont plusieurs, dans le peloton actuel du Tour de France, à se maintenir tout juste au dessus du seuil de pauvreté. Depuis le premier janvier 2003, un salaire minimum a été fixé par l'UCI, dans ses deux premières années professionnelles (le statut de néo-pro), un coureur ne peut pas gagner moins de 15 000 euros par année ! Et 18 000 après deux ans ! La majorité des coureurs français actuellement dans le peloton du Tour gagne environ 65 000 euros par année, soit environ 100 000 de nos malheureux dollars.
Certaines équipes de deuxième division demandent même à leurs coureurs en fin de contrat de s'inscrire à l'assurance chômage tout en continuant de porter leurs couleurs, tout cela à la limite de la légalité, bref le vélo ne roule pas sur l'or.
Aujourd'hui
Gap-Marseille, 220 km du bonbon pour les coureurs, une arrivée sur le vieux-port, du bonbon s'ils ne font pas les fous, le genre d'étape où une échappée se dessine sur le gun, prend 20 minutes et parvient parfois à en garder une ou deux, on n'est plus dans la première semaine du Tour, le peloton est fatigué, et il fait trop chaud pour recourir après des suicidaires. Sinon une arrivée massive et sans Petacchi reparti chez lui et sans Kirsipuu, je ne vois pas ce qui pourrait empêcher un Australien de gagner sur le vieux-port, McEwen, McGee, Baden Cooke.
Aussitôt arrivés à Marseille, les coureurs partent en bus ou en autos particulières pour Narbonne dans le golf du Lion, pas très loin de Perpignan, où ils passeront la journée de repos de mercredi.
Jeudi Narbonne-Toulouse, courte étape tranquille, 150 km, étape en forme de chameau, une petite bosse au milieu. M'étonnerait qu'ils fassent des folies, vont penser au contre-la-montre du lendemain et aux Pyrénées le reste de la semaine.
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