13 juillet 2003

Richard le franchouillard

Pierre F.

Je ne crois pas Virenque quand il dit qu'il est sorti du peloton juste pour faire les points de la montagne. Il avait planifié cette sortie. Comme il ne grimpe plus très bien, il avait choisi cette étape de moyenne montagne pour tenter un truc de très loin. « Ma manière », dit-il. Il n'a plus le choix des manières : ou il part de loin, ou il ne part pas du tout parce qu'il n'est plus dans le coup quand les choses deviennent vraiment sérieuses.

Deux cents kilomètres d'échappée. Du Virenque tout craché. Survolté par la foule, par son propre mythe. Toutes les courses de Virenque sont des reality-shows. Plus franchouillard, y a pas. Plus «France d'en bas », ça se peut pas.

C'est magnifique, lui a dit le gars de la télé...

C'est ma manière, a-t-il répondu, modeste à son habitude !

En fait, c'est un rusé. Il sait que, pour les grands, il est devenu quantité négligeable. Il savait hier que les US Postal ne se lanceraient pas à ses trousses. D'ailleurs, Amstrong l'aime bien. Ce maillot jaune, c'est une fleur d'Armstrong, qui n'a pas fait sonner la garde.

Pour que l'entreprise de Virenque réussisse, il fallait une dernière condition : que la bataille n'éclate pas, en tête du peloton, entre les grands.

Il n'y a pas eu de bataille. Derrière le train bleu des US Postal, ni Beloki, ni aucun autre Espagnol, ni Ullrich n'ont bronché. Parce qu'ils n'en avaient pas les moyens ? En prévision d'aujourd'hui ? Va savoir. Armstrong n'avait pas l'air si à l'aise. Un sphinx derrière sa garde espagnole. Mais d'un point de vue tactique, une course impeccable. Ce n'était pas à lui de bouger.

Le col de la Ramaz a quand même fait deux grandes victimes. Santiago Botero, lâché au pied de la pente, et Alberto Simoni, ce tout petit grimpeur avec une grande gueule qui disait, je cite : « En France, les cols ne sont pas aussi durs qu'en Italie ! ». Je cite encore : « Avec moi, Armstrong va avoir affaire à un vrai grimpeur. » Et hop ! il se fait lâcher dans les premiers raidillons. Mais au moins Simoni a gagné, cette année, le Tour d'Italie. Botero, rien du tout. Botero, c'est une balloune, un bon coureur contre la montre qui a fait illusion une fois ou deux en montagne, mais c'était un hasard. Quand ça monte vraiment, il n'est pas capable de suivre les meilleurs.

En attendant, voilà Virenque ressuscité. Voilà Virenque qui retrouve le maillot jaune, 12 ans après l'avoir porté à son premier Tour. Voilà le chouchou des Français en jaune la veille du 14 juillet. La montagne va s'enflammer.

Tiens, toé!
Jean-Marie Leblanc, le grand patron du Tour de France, n'a pas invité Mario Cipollini, parce que Cipo a la mauvaise habitude de gagner deux ou trois étapes la première semaine du Tour et de s'en retourner chez lui, en Italie, comme un voleur avec l'argenterie.

Cela a fait grand scandale en Italie, début juin, quand Leblanc a dit un non définitif au grand Mario, qui, en plus, cette année, est champion du monde. Les Italiens ne l'ont pas digéré. Tous les jours les journaux italiens rappellent l'affront. Baveux, Leblanc répond : Cipollini ? pour quoi faire ? on a Petacchi, déjà quatre victoires d'étape.

Hier, premiers lacets de la première bosse, Petacchi se laisse distancer. Son directeur technique (Giancarlo Ferretti) se porte à sa hauteur.

Qu'est-ce tu fais ?

Je rentre à la maison.

Pas question. Tu continues.

Mais quand un âne ne veut pas avancer... Petacchi a mis pied à terre. Un mécano a ramassé son vélo, il s'est engouffré dans une voiture. Il est déjà à Milan.

Jean-Marie Leblanc est furieux. Toute l'Italie rigole.

À l'eau claire
Vous avez remarqué ? On ne parle pas de dopage. C'est parce qu'il n'y en a pas. Enfin, pas dans les urines. À chaque arrivée d'étape, le maillot jaune et le vainqueur de l'étape vont faire pipi, plus six coureurs dont les dossards sont tirés au hasard.

Je n'ai pas très bien compris comment ça se passe. Le ministère des Sports français semble être responsable du prélèvement et chapeauter toute l'opération; les médecins de l'UCI - dont le Dr Pierre Blanchard, président de la Fédération cycliste du Québec - font je ne sais trop quoi, et il y a aussi trois observateurs de « notre » Agence mondiale antidopage. Eux, je sais ce qu'ils font. Rien. Ils regardent. Ils prennent des notes. Ils préparent un rapport. Que voulez-vous qu'ils fassent ? LUnion cycliste internationale refuse de leur communiquer les résultats des tests au motif que ces tests visent à vérifier la bonne santé des athlètes et non à vérifier s'ils se dopent. Vous avez dit niaisage ?

L'année dernière, ça s'est très mal passé entre l'UCI et l'AMA, des différends importants, notamment à propos d'Igor Gonzalez de Galdeano, à ce moment-là maillot jaune, qui aurait dû être suspendu selon les normes internationales, mais pas selon l'UCI.

De toute façon, on parle pour rien, il n'y a plus de dopage. Le coureur dopé est une espèce en voie de disparition, les bons docteurs me l'ont dit l'autre jour au village, c'est presque fini. Il reste le plus difficile : convaincre les journalistes, des mauvais esprits qui prétendent que les coureurs sont plus gelés que jamais, qu'ils ont une bonne longueur d'avance sur les bons docteurs, que de nouveaux produits ont fait leur apparition, sans parler des anciennes méthodes qui reviennent à la mode, comme le dopage sanguin, par exemple.

« Les journalistes n'appuient leurs soupçons d'aucune preuve scientifique », m'a dit le bon docteur Leon Schattenber, médecin de l'UCI.

Ben non, on n'a pas de preuve. Figurez-vous qu'on pensait que c'était votre job d'en trouver.

À l'eau claire, suite
Vous avez vu rouler Richard Virenque hier ? Vous l'avez vu monter le difficile col de la Ramaz ? Il reprenait du temps au peloton tiré par les quatre US Postal qui emmenaient Armstrong. Virenque, 33 ans, pas bien depuis le début de la saison, au point où son équipe, Quick Step, a exprimé publiquement son mécontentement. Il y a un mois, dans le Dauphiné Libéré, dans ce même col de la Ramaz, Virenque se faisait lâcher.

Qu'est-ce qu'il a fait entre le Dauphiné et le Tour de France pour ne plus être le même coureur ?

En 1997, la fameuse équipe Festina, bourrée d'EPO, on le sait aujourd'hui - mais à l'époque on n'avait pas de preuve scientifique - est passée à un cheveu de battre Jan Ullrich. Virenque était déchaîné. Or, un mois avant le Tour, il se faisait lâcher sur les ponts de chemins de fer, comme cette année. Il avait expliqué que c'est parce qu'il avait mal aux dents. On avait ri, mais encore là : pas de preuve scientifique. Quand le scandale a éclaté l'année suivante, on nous a expliqué comment marchaient les périodes « de charges », juste avant le Tour.

T'avais pas mal aux dents en 1997 ?

Ben non.

Je ne sais pas pourquoi j'évoque tout ça. C'est fini.

À l'eau claire, suite et fin
Richard Virenque court pour l'équipe BELGE, dont l'un des commanditaires est Davitamon, un fabricant de vitamines. Demander au plus grand dopé de l'histoire récente du vélo de faire la promotion de vitamines, comme ce n'est pas de l'humour noir, c'est forcément de l'inconscience. Virenque fait une annonce à la télé pour Davitamon, on le voit en vélo avec sa famille, sa femme, ses enfants, qu'est-ce tu prends, papa, pour rouler comme ça ?

Davitamon, voyons donc, répond Richard.

Sont gonflés, les gens qui ont osé ce clin d'oeil, d'ailleurs très bien reçu par le public. Vous avez dit banalisation ? Cette annonce prouve que la société pense comme les athlètes : la dope est bien laide, mais la victoire est si jolie.

Aujourd'hui
Sallanches-Alpe d'Huez, 213 kilomètres par le col du Télégraphe, le col du Galibier et l'Alpe d'Huez. Celle étape concentre toute l'énergie, toute la luminescence du Tour de France. Toute l'incertitude aussi. Lance Armstrong peut :
A. Gagner en écrasant le Tour.
B. S'imposer sans dominer.
C. En arracher sans compromettre ses chances; on assisterait alors à un grand spectacle dans les Plyrénées.
D. S'effondrer.

Mettez votre argent sur B ou A (je prends 10 % des mises). Il serait étonnant que l'américain gagne l'étape de toute façon. En haut de l'Alpes je vois bien un grimpeur basque d'Euskaltel, David Etxebarria, peut-être le leader de la Banesto, Francisco Mancebo, un impulsif qui peut faire exploser la course dès le premiers lacets du Galibier.

La grande inconnue de cette étape : où en seront, ce soir, Jan Ullrich et Joseba Beloki, qui sont les challengers désignés d'Amrmstrong ? Où en seront les seconds couteaux, Aïtor Gonzalez, Iban Mayo, Moreau, Garzelli, Millar et ce Hamilton de plus en plus miraculé (hier, il a fait toute l'ascension dans la roue d'Amstrong) ?

Pour revenir au parcours, le col du jour n'est pas l'Alpe d'Huez, mais bien le Galibier, le col le plus difficile de France selon de nombreux coureurs. Les sept derniers kilomètres, qui avoisinent les 9 % à plus de 2000 mètres d'altitude, sont asphyxiants. On assiste souvent là à des défaillances speçtaculaires. Pantani a gagné le Tour en 1998 dans le Galibier.

Pour ce qui est de l'Alpe d'Huez, si on en faisait l'ascension à mi-course, bof, ce serait un col difficile, sans plus, et plutôt laid par ailleurs, une large route de centre de ski. Ce qui rend l'Alpe épique, c'est le mythe. Les meilleurs veulent l'accrocher à leur palmarès, il arrive toujours des choses dramatiques dans l'Alpe d'Huez, des défaillances énormes, des chevauchées fantastiques... Mais juste pour parler, l'Alpe d'Huez est seulement au 39e rang des cols les plus durs d'Europe. Le plus dur de tous? Monte Zoncolan, emprunté pour la première fois par les coureurs du Tour d'Italie cette année.

Si vous devez regarder une seule étape du Tour à la télé, c'est celle- ci. Mais non, il n'est pas trop tard, pas grave si vous manquez les 100 premiers kilomètres, sont sans grand intérêt...


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