11 février 2003

Le mal est fait

Pierre F.

Différée par la grippe, toutes mes excuses, voici donc la conclusion de l'histoire de X, cette athlète soupçonnée de dopage sans être accusée de rien. Je vous devine en attente de nouveaux rebondissements, n'y comptez pas trop. Pas maintenant. C'est que l'affaire est loin d'être terminée. Demain soir, le comité de discipline du Collège des médecins recevra la requête de l'avocat de Radio-Canada qui demande la levée de l'ordonnance de non-publication. Le comité recevra également les requêtes de l'avocat de X qui, lui, demande le huis clos et un autre truc. Quelles que soient les décisions du comité de discipline, il est à parier qu'une ou l'autre des parties fera aussitôt appel, probablement devant le Tribunal des professions, ce qui peut prendre plusieurs mois.

On n'a pas fini d'écrire avec des X et des points de suspension. Pour la forme, juste pour la forme. À peu près tout le monde qui s'intéresse à cette histoire sait maintenant qui est X.

Le mal est fait.

J'ai travaillé sur cette histoire avec Pierre Hamel, directeur des éditions Tricycle , qui publient la revue Vélomag. Vers la mi-octobre, nous avons eu une rencontre pour décider de la suite des choses. On publie ou on ne publie pas? On a relu nos notes et on s'est reposé la même question pour la 250e fois.

Étions-nous devant une athlète dopée à l'EPO ?

Nous étions devant un médecin accusé d'avoir administré de l'EPO à une athlète à UNE REPRISE comme test diagnostique. Autre accusation qui venait éclairer la précédente: on reproche aussi à ce médecin d'avoir mal soigné l'anémie de cette athlète. Or, l'EPO est précisément utilisée pour soigner l'anémie.

Ce pouvait-il, selon la formule devenue risible depuis Virenque, que X ait été dopée à son insu? Une shot d'EPO, c'est possible. Mais il est impossible de doper un athlète à l'EPO -des prises répétées à différentes périodes de l'année- sans sa pleine et consciente coopération.

Alors, étions-nous devant une entreprise de dopage à l'EPO ? Étions-nous dans une de ces affaires comme il y en a eu deux douzaines en Europe depuis la fin des années 1980 ? Ou étions-nous devant un médecin irresponsable qui a soigné intempestivement l'anémie de sa patiente avec une shot d'EPO ?

Étions-nous devant une athlète dopée?

Pierre et moi avons répondu non. Non, non et non.

Cela veut dire que nous ne croyons pas que X soit dopée. Cela ne signifie pas pour autant qu'on ait tout avalé. L'EPO a été inventée entre autres pour soigner l'anémie, mais sûrement pas, spécifiquement, l'anémie des coureuses cyclistes. Et que veut dire ici, comme test diagnostique? L'EPO n'est jamais utilisée à des fins de diagnostic. Nous n'avons pas aimé non plus que le coach de X nous mente en pleine face quand on lui a demandé s'il connaissait cet orthopédiste. Alors que deux ans plus tôt il en faisait publiquement l'éloge, l'associant sans hésiter au succès de son athlète, oups! tout d'un coup, il le connaissait un peu, oui, mais pas plus que ça, trois ou quatre visites. Au dossier, il est dit une quinzaine de visites, c'est pas du tout pareil. Pierre et moi, on connaît X depuis ses débuts, pourquoi ne nous avoir jamais dit qu'elle passait toutes ses nuits sous une tente hypoxique (une tente à oxygène) susceptible de modifier sa formule sanguine? À cause de (ou grâce à) cette tente, son dossier fait état de taux d'hémoglobine très élevés, ce qui ne fait rien pour apaiser les soupçons, au contraire.

Alors, allions-nous écrire qu'un médecin était accusé d'avoir intempestivement administré de l'EPO à X à une reprise, en sachant très bien qu'on foutait en l'air la carrière de X? Déjà que le milieu cycliste la tient à l'écart, déjà que la rumeur l'assassine depuis le début de sa carrière, accoler l'EPO à son nom, c'était lui donner la lèpre pour toujours. Nous avons décidé de ne rien publier. Deux raisons. Je répète, nous étions convaincus (et nous le sommes toujours) que X n'est pas dopée. Seconde raison, de toute façon, les audiences du comité de discipline du Collège des médecins allaient faire la lumière sur toute l'affaire fin février.

Depuis la mi-octobre, nous savions bien sûr qu'à tout moment, un collègue journaliste pouvait tomber sur cette histoire par hasard et la raconter dans les limites de l'ordonnance de non-publication rendue le 27 septembre. C'est ce qui est arrivé lundi dernier. Lundi, aux nouvelles de Radio-Canada: scandale dans le monde du sport; un médecin accusé de prescrire de l'EPO à des athlètes. Parmi eux, une cycliste de grande réputation... Quelque chose du genre. Comme elles ne sont que trois de ce calibre-là, le lendemain, tout le monde savait laquelle des trois c'était.

Le mal était fait.

Ou serait-ce le bien ?

Figurez-vous que ce n'est pas un hasard, figurez-vous que c'est au nom du bien -disons «du mieux»- que la nouvelle a «coulé». L'informateur de mon confrère de Radio-Canada est un vertueux, un croisé de la lutte antidopage. J'ai pu lui parler.

Pourquoi avoir alerté la presse, en l'occurrence Radio-Canada ?

J'estime qu'on devait rendre cette information publique. Un médecin poursuivi par le Collège pour administration intempestive d'EPO, on ne pouvait garder cela sous silence.

Et s'il s'avère que X n'est pas dopée? Si, au bout du compte, cette histoire devait détruire sa carrière sans jamais apporter la preuve qu'elle se dope? En quoi la lutte contre le dopage aura-t-elle avancé ?


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