6 juillet 2002

Alors stop ?

Pierre F.

Un journal italien l'a proposé pendant le tour d'Italie secoué de scandales à répétiton : Stop. Tour d'Italie, Tour de France, Tour d'Espagne, classiques, championnats du monde. Stop. On arrête le cyclisme professionnel pour deux ans. Déjà Le Monde, en 1998, en plein scandale Festina, avait proposé d'arrêter le Tour de France.

Je suis d'accord cette fois. Quatre ans après le scandale Festina, le cyclisme professionnel est plus que jamais à la dérive, plus que jamais affaire de surenchère pharmaceutique. L'omerta du peloton est toujours aussi opaque. Et la presse a recommencé à accréditer tous les mensonges. «L'Italie dans le gouffre» ont titré les Français au lendemain de cette bouffonnerie qu'a été, une fois de plus, le Tour d'Italie 2002. Pourquoi l'Italie, confrères, quand vous savez très bien que c'est tout le vélo qui est dans le gouffre? Les mêmes Français avaient salué d'un franc cocorico la victoire de Virenque dans Paris-Tour l'automne dernier, imaginez, le gars revient d'une suspension de neuf mois, un grimpeur, un petit pois, un petit moteur, et il gagne Paris-Tours, 250 kilomètre de plat, en tenant tête aux grosses cylindrées boostées des équipes de sprinters! L'aveuglement est à tous les niveaux. Le mensonge si intimement intégré qu'il est devenu réalité. On se raconte qu'on est sur la bonne voie, que cela va s'arranger, que le peloton va s'autodiscipliner...

Il y a un mois, Jean-Marie Leblanc, le directeur général du Tour de France a récusé l'Équipe italienne Saeco dont le leader, Gilberto Simoni a été trouvé deux fois positif à la cocaïne, et chassé du Tour d'Italie dont il était le favori. Jean-Marie Leblanc a remplacé la Saeco par l'Équipe francaise Jean Delatour qui avait été laissée de côté, remplacement annoncé le 3 juin. Or, quatre jours plus tôt, le 29 mai, Laurent Roux un des leaders de Jean Delatour était trouvé positif aux amphétamines. On chasse une équipe dopée... mais on n'a d'autre choix que de la remplacer par une autre équipe dopée. On ne peut mieux illustrer l'omniprésence du dopage.

La meilleure? Jan Ullrich, ex vainqueur du Tour, grand rival de Lance Armstrong, absent cette année pour des problèmes de santé, vient d'être opéré à un genou; il était donc à l'hôpital, en réhabilitation, quand, le 12 juin dernier, inopinément contrôlé par la fédération cycliste allemande, il est trouvé positif aux amphétamines! À l'hôpital! Il n'avait pas pédalé depuis deux mois. Il ne s'entraînerait pas avant plusieurs semaines. Savez ce que ça veut dire? Ça veut dire la dopage comme habitude de vie.

Alors stop. Une prise de conscience est nécessaire. Par les coureurs, leurs dirigeants, leurs commanditaires, les promoteurs des grands événements cyclistes. Stop. Il ne s'agit pas de mettre fin au cyclisme. Juste une pause, le temps de réaliser que cette surenchère pharmaceutique n'a plus aucun sens, que le dopage occulte la course, on ne voit plus le vainqueur, on voit seulement le flic qui fouille dans sa poubelle. Le dopage lui-même a perdu toute logique même délinquante: la dope n'est plus un dépassement mais un préalable, on ne se dope pas pour gagner mais pour suivre.

Stop. Le vélo est dans un état si délabré que pendant le Tour d'Italie, un soir, l'annonceur du journal télévisé de la RAI a fait sa manchette non pas avec le vainqueur de l'étape, mais en claironnant, triomphant : Aujourd'hui aucun coureur n'a été trouvé positif. Alors stop. Un moratoire de deux ans sur le vélo professionnel. On déballe tout. On remet les compteurs à zéro. Ou est-ce déjà trop tard?

Est-on déjà rendu au dopage génétique incontrôlable? Quand je vois Lance Armstrong démarrer dans l'Alpe d'Huez comme s'il était à moto et les autres en trottinette, comme tout le monde je me demande si les médecines qui l'ont aidé à vaincre le cancer ne l'aident pas aussi à vaincre les montagnes. Lui seul pourrait le dire. Mais pourquoi le dirait-il? Dans un monde où seule la victoire est jolie, la lucidité, cette amère victoire sur soi-même, passe souvent pour une renoncement.

* * *

Vous pensez que je crache dans la soupe parce que je ne vais pas au Tour cette année?

Rien à voir.

Je ne vais pas au Tour parce que j'ai la chienne. Parce que c'est tuant. Parce que 21 jours de char. Parce qu'il sera dix heures du soir à Avranches (Manche), que je n'aurai pas soupé, que tous les hôtels seront pleins et que demain matin le départ est à Saint-Martin-de-Landelles et que je sais même pas où c'est. Vous me direz que j'ai la chienne tous les ans et que j'y vais pareil. Oui, mais ce qui sera pareil aussi cette année, c'est Lance Armstrong. Il va écraser le Tour pour la quatrième année de suite et franchement je ne sais plus comment le dire. C'est pour ça que je ne vais pas au Tour. Pas la dope. La dope je m'en fous.

Même d'un point de vue moral. D'ailleurs du strict point de vue de la morale sportive, je peux vous assurer qu'elle est sauve. Quand tout le monde triche, y'a pas de tricheurs. Si personne ne prenait rien, le classement serait à peu près le même que ce qu'il sera. Premier Armstrong, deuxième... deuxième je ne sais pas cette année.

Je ne crois pas beaucoup aux Espagnols qui vont au Tour de France se préparer pour «leur» tour d'Espagne. Le Colombien de la Kelme Santiago Botero peut-être, ou le jeune Russe de la Banesto, Denis Menchov, mais je subodore plutôt un grand numéro des Français, Richard Virenque et surtout Christophe Moreau.

J'aimerais mieux, bien sûr, Tyler Hamilton, ex-lieutenant de Armstrong et toujours son grand copain. Tyler, deuxième du Tour d'Italie, court maintenant avec l'équipe danoise CSC Tiscali qui est aussi l'équipe de Jalabert. Et pourquoi pas un troisième Américain sur le podium, Levy Leipheimer, lui aussi ancien d'US Postal, maintenant chez les Bataves de Radobank.

Si je vais suivre le Tour? You bet! Ma passion est intacte. J'aime ce sport à la folie et je me fous m'entendez-vous, je me contre-fous qu'ils se shootent à l'eau de Javel, au beurre de peanut ou au pipi de ouistiti enceinte. Ma passion se nourrit de leur déraison même, quand il se jettent dans les lacets serrés des descentes, quand la course explose, quand ceux de devant s'enfuient, leurs pédales légères qui ont l'air d'effleurer l'asphalte; et ceux de derrière qui restent soudain scotchés à la pente. Au sommet du mont Ventoux, le vainqueur solitaire portera deux doigts à sa bouche pour envoyer un baiser aux anges.

You bet que je vais suivre le Tour. Mieux que si j'y étais. Kilomètre par kilomètre sur cyclingnews.com. D'ailleurs j'y cours de ce pas voir qui a gagné le prologue. Botero, Davil Millar, Christophe Moreau ou déjà Armstrong? Si ce n'est pas un de ces quatre là, je me convertis, je le jure à la nage synchronisée.


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