Pierre F.
Recommencerez-vous à écrire bientôt ?
C'était sur le chemin Saint-Armand, au plus chaud de l'après-midi, samedi. Je venais de me mettre en route, poussive locomotive qu'il faut allumer précautionneusement sous peine de l'étouffer. Il avait surgi dans mon dos, sur un vieux Peugeot. Il entrait dans ma bulle par effraction et pour me dire quoi ? Que mes vacances étaient finies. Je ne le savais que trop.
Je recommence à écrire lundi monsieur.
Vous avez fait provision de sujets ? Ramassé vos idées ?
Si j'avais été moins essoufflé par le faux plat qui mène à la ferme des Cimes, je l'eusse envoyé chier. Rien du tout monsieur, ni sujets, ni idées. Je n'ai fait provision que de paysages et comme vous me voyez là, je vais une dernière fois m'emplir des plus odorants -l'odeur des pommes- qui culminent en haut de la Joy Hill. Passée la douane de Richford je plongerai dans la vallée de la Missisquoi encaissée dans le cirque des montagnes Vertes. Au pied de la rivière, j'emprunterai l'insouciante petite route qui ramène, à contre-pente, vers le Québec.
Vous me demandiez ce que j'ai fait durant mes vacances ? Nombre de fois ce trajet-là. Et d'autres. Parfois des chemins de terre qui menaient à des bois à chanterelles, à des ruisseaux à truites. Vacances de proximité, redécouverte de mes alentours, tiens je ne savais pas qu'il y avait tant de framboises derrière chez moi en juillet, comment l'eussé-je su, je ne suis jamais là en juillet... Et le soir je réapprenais à lire sur la galerie. J'ai lu énormément durant ces cinq semaines, mais pas tant de pages, prenant tout mon temps, revenant sur les chapitres précédents, j'avais oublié qu'il n'y a pas d'autre façon de lire que lentement, à petites goulées comme on boit de l'eau-de-vie.
J'ai fait le tour de mon jardin comme on dit. Et d'abord de mon potager, tout petit, et néanmoins exubérant, fèves, tomates, concombres, et ma grande fierté, on s'en moquera sûrement: les pommes de terre, jaunes et farineuses, de la quintessence de patate comme on n'en trouve plus dans les épiceries ni au marché, Dieu sait pourquoi, Dieu sait quelles manipulations on leur a fait subir à ces patates transgéniques que fuient les doryphores: comme on les comprend.
Quel été magnifique on a eu, n'est-ce pas? Trop chaud? Vous trouvez? Vous êtes comme ma fiancée alors, même sensibilité au facteur humidex, moite rien que d'y penser. Pas moi. Moi, quand je ne regarde pas la télé, que je ne lis pas les journaux, je suis bien, ni chaud, ni froid. Un seul orage dans le ciel serein de mes vacances, par accident, une nouvelle à la radio que j'écoutais distraitement, tout s'est assombrit soudain, le tonnerre, les éclairs, mon livre a revolé. Fuck.
Quoi? s'est étonnée ma fiancée.
T'as pas entendu?
Une histoire de père qui aurait «enlevé» sa fille. Les guillemets sont de moi, pour souligner que c'est tout de même sa fille, et que ces demi-rapts sont souvent le prolongement de drames familiaux exacerbés par d'intempestives décisions de cour. Anyway, à Drummondville, une citoyenne dans son auto entend à la radio le signalement de ce soi-disant «père kidnappeur», croit le reconnaître dans le trafic -effectivement c'était bien lui-, le suit jusqu'à Montréal (!!!) et le dénonce à la police. Non mais, de quoi j'me mêle? C'est quoi son problème, à elle? Elle voulait être flic quand elle était petite pis elle est devenue coiffeuse? Le genre d'histoire qui me laisse exsangue au bout de ma rage comme une baleine échouée sur une plage de la Nouvelle-Angleterre. Je sais, je sais, on n'a pas les mêmes orages.
À part cela je n'ai presque rien su de l'actualité, sauf que j'ai cru comprendre que le pape s'est répandu cet été autant que le virus du Nil occidental, et que M. Charest veut refaire la Révolution tranquille, mais peut-être ai-je mal compris. Très peu lu les journaux sauf une fois, c'était à Bennington, j'ai découpé la première page du quotidien local (Bennington Banner) pour les trois délicieuses manchettes de sa une ce jour-là. Première manchette: Une mouffette mord un homme et son chien. La seconde: Une femme mord un policier. La troisième: Une femme plaide coupable d'avoir volé deux chats. Heureux pays où l'actualité s'harmonise modestement à la placidité sournoise des indigènes. Bennington est une toute petite ville au sud du Vermont, à la frontière du Mass et de l'État de New York. J'y suis allé faire trois jours de vélo en me disant quand même, c'est mes vacances, il faudrait bien que j'aille un peu quelque part. C'était nulle part, mais c'était bien quand même. Il y avait même un resto italien tenu par des pédés cubains qui servent des nouilles avec des pétales de fleur dessus, ce n'est pas très bon, mais c'est amusant, et puis le resto est situé dans une courbe au pied d'une côte assez raide, quand on mange à la terrasse et que des gros camions déboulent la côte en décompressant, on a un frisson en se disant que ça va peut-être être encore un peu le 11 septembre.
Voyez le genre de minuscules bêtises dont j'ai fait provision. Et c'est bien ainsi parce que pour écrire aussi je suis une vieille locomotive qu'il faut mettre en route doucement. Des sujets, des idées, et quoi encore? Des opinions peut-être? Trop de charbon pour recommencer emballerait la machine. Merci d'avance de votre patience.
Il est des minuscules bêtises plus jolies que d'autres. Je vous ramène sur mon parcours de samedi, dans une vaste friche avant la douane de Morses Line où l'on célébrait un mariage champêtre. Une scène d'une netteté photographique, je veux dire comme placée par un de ces réalisateurs de cinéma qui tournent comme on peint un tableau: le chapiteau blanc pour la réception, le pasteur en noir au pied de l'autel, les grappes bigarrées des invités dans le champ, la rumeur de leurs conversations traversées par les stridulations des cigales. Et la mariée? Où donc était la mariée? Ah! la voici, là-bas, sous le bouquet des saules, tout en blanc comme il se doit, environnée de ses demoiselles d'honneur en bleu, elle défroissait sa robe du plat de la main. Bien sûr qu'on pense à la mort dans ces instants-là qui sont comme la densification, la fructification des choses... Enfin, peut-être pas à la mort, mais à la fin des choses justement, si proche. L'automne viendra. Puis l'hiver. Et voilà.
J'ai volontairement paressé dans les trois ou quatre vallons qu'il me restait à pédaler pour finalement atteindre la douane canadienne au déclin de la journée.
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