7 juillet 2001

Mode d'emploi de la 88e édition

Pierre F.

3462 km (un des plus courts de l'histoire). 20 étapes, un prologue, 2 jours de repos. Départ 7 juillet de Dunkerque. Arrivée à Paris le 29 juillet.

Les principales difficultés
189 coureurs au départ - (21 équipes de 9). 8 équipes françaises, 4 espagnoles, 3 italienne, 2 belges, 1 allemande, 1 américaine, 1 danoise, 1 hollandaise. (Note: c'est le sponsor qui fait la nationalité de l'équipe. Ainsi, dans l'équipe française Cofidis on trouve des coureurs anglais, espagnols, kazakhs, lettons, polonais, estoniens et... quelques Français) - Aucun Canadien, Gordon Fraser est le dernier coureur canadien à avoir pris le départ du Tour en 1997, il ne l'a pas terminé.

Les bourses - 3,5 millions en dollars canadiens, 550 000$ au vainqueur.

Les récents vainqueurs - Depuis la retraite d'Indurain (fin 96), victoire du Danois Riis (96), de l'Allemand Ullrich (97), de l'Italien Marco Pantani (98); les deux derniers tours 99 et 2000 ont été largement dominés par l'Américain Lance Armstrong.

Profil - Premier week-end dans le Nord, Dunkerque, St-Omer, Boulogne-sur-Mer, Calais. Par la suite on entre en Belgique pour deux jours. On sera en Alsace vers la fin de la première semaine de course. Les choses sérieuses commencent avec l'arrivée à l'Alpe d'Huez. Le Tour se jouera probablement le lendemain dans le contre-la-montre qui, de Grenoble, escaladera le massif de Chamrousse, 32 km pour une pente moyenne de 7%.

Les Pyrénées ne serviront probablement à rien, ni la dernière semaine qui risque de se transformer en une longue procession vers Paris par le mitan de la France. Le Tour n'ira pas à l'Ouest cette année. Pas de Bretagne, ni de Normandie, ni Bordeaux, une incongruité, le Tour va toujours à Bordeaux.

Les favoris
Lance Armstrong (Texas), tout seul, loin devant, super, hyper, profusément, abusivement favori.
Joseba Beloki (Espagne), le leader de la Once, il vient de gagner le tour de Catalogne. 3e l'an dernier.
Jan Ullrich (Allemagne), gagnant du tour 97. Second l'an dernier. Champion olympique à Sydney. En bonne condition serait sans doute capable de battre Armstrong.
Francesco Casagrande (Italie), Christophe Moreau, (France), Alexandre Vinokourov (Kazakhstan, équipier de Ullrich), Roberto Heras (Espagne, équipier de Armstrong), tous candidats à la plus petite marche du podium.

Mon choix : Armastrong, Beloki, Ullrich.

Une dope de rêve

7 juillet 2001

Dunkerque

Quand on dit aux gens de Dunkerque que leur ville est un peu laide, ils ne protestent pas trop. « C'est parce qu'elle a beaucoup souffert de la guerre », s'excusent-ils. (Moi aussi d'abord... excusez-moi, je n'ai pas pu m'empêcher...) Je disais donc que Dunkerque, c'est Drummondville. Plus la guerre. Plus la mer du Nord. La mer du Nord pour dernier terrain vague, chantait Brel. Mais ce n'est plus vrai, la mer du Nord est maintenant un parc industriel spécialisé dans les nouvelles technologies et la chimie fine. Comme les coureurs du Tour de France. Eux aussi sont spécialisés en chimie fine.

C'est samedi de Dunkerque que le Tour de France prend son envol devant le palais des congrès qu'ils appellent «le Kursaal», il faut les excuser, ce sont des Flamands. Ils n'iront pas bien loin pour un premier jour. Un petit tour de ville de 8 kilomètres, le prologue. Ce sera le milieu de l'après-midi. Comme toujours en Flandre, il y aura des nuages venus d'Angleterre. Le corps émergeant à moitié du toit de sa décapotable rouge, le directeur général Jean-Marie Leblanc commandera aux 189 coureurs : « Messieurs, on y va ». Ainsi s'ébranlera le 88e Tour de France.

Le dernier ?

C'était mon sentiment en faisant mes valises, je me disais Foglia, mon vieux, c'est ton dernier Tour de France. Pas parce que t'es vieux, parce que c'est la fin de cet énorme machin. Le Tour et le vélo sont rongés par un cancer généralisé. Ce n'est pas pour rien que le prince du Tour est un rescapé de la chimiothérapie. Pas pour rien que les dernières drogues saisies au Tour d'Italie le mois dernier nous disent que le fin du fin de la chimie fine du peloton samedi, ce sont des médicaments utilisés en cancérologie. Bref, c'était mon sentiment en faisant mes valises: le Tour de France suivait son propre enterrement. Et puis j'arrive ici, en Flandre, où le cyclisme est une religion ou presque, où il n'est pas un dimanche sans sa course de vélo.

J'entends, dans les cafés, les buveurs parler d'Armstrong comme d'une sorte de messie à pédales qui non seulement a vaincu le cancer, mais survit aussi à la presse. J'entends aussi des gens qui n'ont que peu d'intérêt pour le vélo, comme mon hôtelier, comme la pharmacienne ce matin, espérer «qu'ils auront du beau temps», et voilà que me revient tout à coup que le Tour de France, c'est bien plus que du vélo. C'est l'été. C'est juillet. La moisson. Des montagnes. Des paysages. C'est aussi, dans la lumière du plein été, le triomphe de vérités populaires, lisses comme des cailloux, qui disent aux joueurs de boules sur les places des sous-préfectures et aux enfants des colonies de vacances que la gloire vient en souffrant. Qu'elle vienne aussi en augmentant le taux de globules rouges dans le sang, et avec quoi, et comment, intéresse finalement assez peu les joueurs de boules.

Mort, le Tour de France ? Pas sûr. Est-ce que meurent les Jeux olympiques tout aussi gangrenés ? Est-ce qu'est mort le ski de fond après l'énorme scandale qui a éclaboussé l'hiver dernier les fondeurs finlandais ? Est-ce que la natation australienne s'est noyée après la récente affaire Touretski, l'entraîneur des médaillés australiens ?

Une bonne fois, il va bien falloir se demander à quoi se dopent les spectateurs, parce qu'enfin, on a tout fait pour les écoeurer et pourtant ils sont encore là. Depuis l'affaire Festina, trois ans de scandales, de procès, de cataclysmes. Le 6 juin dernier, à San Remo, au soir de l'avant-dernière étape du Tour d'Italie, descente de police monstre, 200 carabinieri bouclent le quartier des coureurs, fouillent les chambres de toutes les équipes. Soixante coureurs sont placés sous enquête, 290 produits dopants différents sont saisis, dont certains ne sont même pas encore en vente, dont un, le RSR 13, est une molécule de synthèse à l'essai en cancérologie.

Et que dit le public ? Il dit foutez-nous donc un peu la paix, on veut rêver.

Dernier désenchantement, celui qui, croyait-on ferait le plus mal aux joueurs de boules et aux enfants des colonies de vacances, dernière désillusion, dans un livre qui vient de sortir - Tour de vice -, l'ancien directeur technique de l'équipe Festina révèle que le peloton n'est pas seulement gangrené par le dopage, mais aussi par la corruption. Pratique généralisée, la victoire s'achète, se marchande à 20 kilomètres de l'arrivée. En 1997, Richard Virenque - exclu du présent Tour - a acheté 20 000$ sa «légendaire» victoire de Courchevel.

Et que dit le public ? Dans le quartier du port, à trois coins de rue de la permanence du Tour d'où je termine ce texte, une banderole sur un toit : « Virenque revient ! » Si la tendance se maintient, on en verra des dizaines comme celles-là sur les routes du Tour.

Et si le rêve dont a tant besoin l'homme et sa fiancée pour ne pas passer leur vie à fixer la mort, si le rêve était une dope plus forte que l'EPO, que les amphétamines, corticoïdes et autres hémoglobines réticulées ?

Ce ne serait pas forcément une mauvaise nouvelle.


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