Pierre F.
L'un a été élevé par sa mère, dans la grande banlieue de Houston, Texas.
L'autre aussi a été élevé par sa mère. À Rostock, port lugubre de la Baltique, Allemagne de l'Est. C'était à l'époque où le Mur séparait encore deux mondes.
Les apparences sont trompeuses. Le plus gâté des deux n'a pas été celui qu'on pense. « Je n'ai jamais été malheureux en RDA, reconnaît Jan Ullrich. Le système était libéral et généreux avec les athlètes de haut niveau. J'avais tout ce que je voulais. C'est quand le mur de Berlin est tombé que j'ai commencé à m'inquiéter pour mon avenir. »
Lance Armstrong l'a eu plus dur. Le Texas vient de passer une loi qui interdit à deux cyclistes de rouler de front, c'est vous dire qu'il faut avoir une sacrée envie de gagner le Tour de France pour faire du vélo au Texas au lieu de jouer au football...
« Quels auront été vos moments de plus grand bonheur dans ce Tour de France ? » lui a demandé un confrère au lendemain des Pyrénées. La réponse de l'Américain est tombée sans une hésitation : « Que ce soit dans le Tour ou à l'entraînement, ce que j'aime dans le vélo, c'est cet instant de bien-être qu'on ressent juste après s'être fait vraiment mal »...
Ullrich, c'est le contraire. Ce qu'il aime le moins dans le vélo, c'est l'effort... Quand il sort de sa bulle communiste, il ne sait pas trop où aller. À tout hasard, il entre dans une pâtisserie et c'est la révélation, l'extase! C'est ça qu'il veut faire dans la vie: manger des babas. Il prend 12 livres en une demi-heure. Son entraîneur le sort de la pâtisserie à coup de pied dans le cul. Son immense talent lui permet quand même de devenir champion du monde amateur. Engagé par la riche équipe Telekom, il finit deuxième à son premier Tour de France. Il gagnera le suivant et devient très riche et très gros.
Cette année, en allant courir le Tour d'Italie pour perdre des kilos, il a fait un effort dont convient Walter Godefroot, le patron de la Telekom, mais pour ajouter aussitôt : « Jan pourrait faire mieux... Pour cela, il faudrait qu'il souffre plus. Qu'il s'entraîne dix mois par année comme Armstrong. Ce n'est pas dans sa nature. Sa deuxième place le satisfait totalement. »
Armstrong a développé son talent autrement. Il l'a dit: en se faisant mal parce que, il l'a dit aussi, ce qu'il aime dans le vélo « c'est cet instant de bien-être qu'on ressent juste après s'être fait vraiment mal. »
Un jour, Armstrong s'est fait vraiment très très mal. Même qu'il allait mourir. Et puis, il n'est pas mort. Alors maintenant même quand il se fait vraiment très mal, il a même pas mal.
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