23 juillet 2001

Aux basques du Basque

Pierre F.

Pau

S'il s'en était donné la peine, Lance Armstrong aurait pu enlever sa quatrième étape à Luz-Ardiden. Il a bien fait de se retenir. Déjà qu'il se fait siffler chaque jour aux arrivées quand il monte sur le podium, dimanche il se serait fait tuer par les Basques.

Les Espagnols, et plus particulièrement les Basques, revendiquent le col du Tourmalet et la vallée de Gavarnie comme le mythique berceau de leurs héros à pédales. Même si c'est en France, ils prétendent que pour ne point fâcher les dieux, un Espagnol doit toujours passer en tête au sommet de ces montagnes sacrées. Un Espagnol, basque de préférence.

Ils ont été exaucés dimanche et par les dieux et par Lance Armstrong.

Quand il a attaqué la montée vers Luz-Ardiden, Roberto Laiseka, de l'équipe basque Euskaltel-Euskadi, n'avait guère qu'une minute et demie d'avance sur un petit peloton emmené par Armstrong et Ullrich. Pensez-y, une montée de 13 longs kilomètres, une courte avance d'une minute et demie... Si Armstrong avait voulu, s'il avait refait son numéro de mobylette des jours précédents, en trois kilomètres, il eût été aux basques du Basque. Mais il n'était pas hier d'humeur vindicative. Il s'est contenté de neutraliser Ullrich. Qui, lui, s'est contenté d'assurer sa seconde place en éloignant un Beloki décidément décevant, et un Kivilev qui s'accroche magnifiquement à sa troisième place.

Dans les derniers kilomètres, pour l'honneur, Ullrich a tenté une ultime fois de décramponner l'Américain. Cela manquait un peu de conviction. Cela paraissait qu'il n'y croyait pas vraiment. Ils ont finalement franchi la ligne la main dans la main, Ullrich ayant tendu la sienne le premier, après que Armstrong se fut abstenu de le battre au sprint. Un geste d'amitié, tout autant que de reddition. Cela voulait dire: t'as gagné, c'est fini.

Pendant ce temps, la montagne aux Basques fêtait son héros, ce Roberto Laiseka grisonnant (il a 32 ans), vainqueur de l'étape, et grand prix de consolation pour un contingent espagnol fort décevant dans ce Tour de France.

Ils étaient des milliers et des milliers dans le Tourmalet et dans la dernière ascension, vêtus d'orange, la couleur des maillots d'Euskaltel-Euskadi. Des milliers à espérer une victoire basque. Ils étaient arrivés la veille de Bochagavia, de Biscaye, d'Alava. Les Basques sont les derniers vrais fous de vélo.

Si Armstrong avait voulu... s'il avait écouté ses fans qui avaient peint en anglais sur la route du col d'Aspin cette inscription que l'on pourrait traduire par: «Botte-leur le cul, Lance», s'il avait suivi son instinct de tueur, il n'aurait fait qu'une bouchée du Basque grisonnant. Mais il avait d'autres préoccupations. Maintenant qu'il a gagné le Tour, Lance Armstrong va essayer de gagner le coeur des amateurs de vélo. Et ce sera beaucoup plus difficile que de gagner le Tour.

Il n'est pas aimé. Aucune fantaisie. Aucune chaleur. Aucune souplesse. Même quand il fait de l'humour, il est sans pitié. L'archétype du perfectionniste, ultra concentré sur son truc. Ajoutez cette profonde conviction qu'il partage avec lui-même d'être un être d'exception, parce qu'Américain et Texan. Essayez d'imaginer ce que M. Bush pense des écolos, c'est à peu près ce qu'Armstrong pense des Européeens...

Ça me fait penser, dans mon papier d'hier, je vous ai raconté que dans l'étape de samedi, lorsqu'il avait rejoint Jalabert en échappée depuis 162 kilomètres, en passant à côté de lui, il lui a fait un signe qui voulait dire: embarque, je t'emmène en haut et je te laisse la victoire. J'ai appelé ça un cadeau de Grec parce qu'Armstrong savait bien Jalabert ne serait pas capable de l'accompagner en haut. Ce n'est pas tout à fait juste. En fait ce qui aurait comblé Armstrong, c'est justement que Jalabert puisse le suivre.

162 kilomètres d'échappée, cinq cols survolés en solitaire, l'exploit a ému toute la France qui n'en avait samedi soir que pour son Jaja. Armstrong en pleine campagne «d'image» -à l'invitation de son sponsor- se serait fait un immense plaisir de laisser la victoire à ce cher Jalabert. Le cadeau ne lui aurait rien coûté, et les Français lui en seraient aujourd'hui éternellement reconnaissants.

Vous me suivez ? Pas moi. Je ne sais plus très bien où j'en étais avant mon aparté. Ah oui ! aujourd'hui, c'est congé. Ensuite on remonte vers Paris par le train bleu. Entendez les hommes en bleu de l'US Postal qui fermeront la course à double tour. Ne pourront s'échapper que ceux auxquels le patron délivrera un bon de sortie, assurément personne dans les 15 premiers.

Finalement, il reste toute une semaine de course pour régler un détail absolument insignifiant: la troisième place du classement général. Pour l'instant, cette place est occupée par le Kazakh Andréï Kivilev, mais il ne détient qu'une minute et demie d'avance sur l'Espagnol Joseba Beloki. Cela se règlera vendredi dans le long contre-la-montre entre Montluçon et Saint-Amand. Avantage à Beloki, ce qui nous donnera exactement le même podium que l'an dernier, Armstrong, Ullrich, Beloki.

Voilà. À mercredi. Aujourd'hui, je dors.


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