21 juillet 2001

Le Tour est fini, c'est tout

Pierre F.

Foix

Les coureurs étaient vendredi sur mes routes préférées, la Haute- Vallée de L'Aude, cette géographie bénie des dieux, entre Carcassonne et la frontière espagnole, dessinée tout exprès pour faire du vélo. Des routes forestières, des cols qui montent dans les prés en fauche, puis dans la lande, puis dans les châtaigneraies. Des paysages qui ont cent fois, mille fois plus de caractère que ceux des Alpes. Les lieux ne portent pas des noms, mais des histoires, le col des 7 Frères, le col du Chioula, le plateau de Sault, le col de Creu que les coureurs n'ont pas emprunté, ils n'ont pas fait non plus le col de Cos, je les ai tous pédalés il y a quelques années avec ma fiancée. Je l'ai appelée : « Devine où je suis ? Le col de Chioula ! Mais si... il y avait un berger en haut, tu lui avais posé un million de questions sur ses chiens. Mais non il n'est pas là, le berger. Les coureurs vont passer ici, oui tout à l'heure. Le même col que t'as pédalé, oui madame. Tu vois, tu pourrais faire le Tour de France si tu voulais. Mais finis de peindre la maison d'abord. Qui va gagner aujourd'hui ? Un Espagnol sûrement »...

Je ne me suis pas trompé beaucoup. C'est un Colombien qui a gagné. Felix Cardenas de l'équipe Kelme. Il a aussitôt dédié sa victoire aux frères Otxoa. Ricardo et Javier Otxoa, des coureurs de la Kelme, renversés par une auto à l'entraînement cet hiver. Ricardo tué sur le coup. Javier qui avait gagné une étape du Tour l'an dernier est resté deux mois dans le coma, il se remet lentement (1)...

« Javier ! » a dit sobrement Cardenas en brandissant son bouquet au ciel. Et une seconde fois : « Ricardo ! ».

Parlant d'accident, l'étape de vendredi a été marquée de nombreuses chutes sur les routes étroites qui déboulaient du col de Jau. Victime de l'une d'elles, le jeune Hollandais de 26 ans Bram De Groot a dû être évacué par hélicoptère vers Perpignan. La façon dont il est tombé à pleine face, le sang sur la route, son immobilité... la voix de Radio-Tour s'est soudain assombrie, tout le monde avait le même nom en tête, Fabio Casartelli, alors équipier de Lance Armstrong, tué pas loin d'ici, il y a six ans, dans la descente du col de Portet-d'Aspet que nous passerons samedi. Les dernières nouvelles du Hollandais ne sont pas bonnes, mais pas très mauvaises non plus, sa vie n'est pas en danger, il est «seulement» défiguré... Finalement le vélo est sensiblement plus meurtrier que la F1.

Pour revenir à la course, le grand événement de la journée de vendredi, celui qui fera les manchettes de la presse française: le mystérieux abandon de Christophe Moreau qu'on voyait sur le podium à Paris. Vainqueur du prologue, premier maillot jaune de ce Tour, impressionnant dans les étapes flandriennes, il exultait. Super confiant. À la veille des Alpes, Yvon Sanquer, le directeur de l'équipe Festina, m'avait confié, je l'ai écrit, que Moreau était dans un état de grâce, qu'on allait voir ce qu'on allait voir.

Vendredi, le même Sanquer a commencé par dire qu'il ne s'expliquait pas ce coup de théâtre, Moreau n'était pas malade ni rien. Plus tard en soirée, nouvelle version : Moreau était aux antibiotiques depuis plusieurs jours. Un gros mensonge. Je ne sais pas pour quelles raisons Moreau a abandonné, je sais seulement que celles qu'il nous donne ne sont pas les bonnes.

Un coup dur pour le Tour. La défection de Moreau, ajoutée à la nouvelle claque que Armstrong a assénée à Ullrich -je vous en parle dans un instant- ajoutée à la discrétion des Espagnols, notamment Beloki et Botero, voilà qui nous menace d'une fin de tour en forme de procession.

Vous me direz que ce brave François Simon est toujours maillot jaune avec neuf minutes d'avance sur Armstrong. Il ne le sera plus ce soir. Armstrong sera en jaune ce soir. Et Ullrich sera à six minutes... Vendredi ils ne se sont pas quittés d'une roue jusqu'à la montée finale vers le Plateau de Bonascre. Au pied de cette montée, c'est Ullrich qui a attaqué. Armstrong a pris sa roue. Et personne d'autre.

Je vous parle d'une course dans la course. Devant il y avait Paolo Bettini, Cardenas et quelques espagnols.

Donc Ullrich attaque, Armstrong dans sa roue. Toujours le jour et la nuit. Je parle de style. Jamais assis, Armstrong pourrait très bien se passer de selle. Au contraire, Ullrich écrase la sienne. Il a la puissance linéaire d'un paquebot. On devine l'énorme moteur dans la cale. Pensait-il qu'il allait décoller Armstrong au train? Alors il est nono. Mais peut-être aussi n'a-t-il pas le choix. Peut-être ne sait-il faire que cela: fendre les flots, inexorable comme un paquebot. À deux kilomètres du sommet, Armstrong a placé un démarrage très sec qu'on attendait plus tôt. Ullrich est resté planté.

C'est pas les 30 secondes supplémentaires que lui a grappillées Armstrong. C'est la manière. Le Tour est fini, c'est tout.

(1) Statistique sur les dix dernières années, communiquée par la direction générale du trafic espagnol au journal L'Équipe lors de l'accident en février dernier: en Espagne les voitures tuent dix cyclistes par mois, et en blessent six par jour.

Roue libre
TAISEZ-VOUS LES CHANTEURS - C'est petit la France ? Vous trouvez. Pas quand tu vas de Grenoble à Perpignan et que t'es très pressé et que c'est le départ des Français en vacances. C'est petit La France? Pas avec une Renault Twingo. Pas quand tu écoutes la radio. Plate leur radio, ça s'peut pas. Surtout quand ils font chanter des Québécois. Garou. Je n'attendais que vouhouhouhou... L'autre jour, à La Presse, dans l'ascenseur, deux jeunes femmes que je ne connais pas défaillaient en parlant de Garou, elles ne se tenaient plus, je me suis dit elles vont faire pipi dans l'ascenseur. C'est donc lui, Garou. Je n'attendais que vouhouhouhou. Effectivement y'a de quoi pisser dans les ascenseurs.

Juste après Garou, on a eu droit à une chanteuse française qui a atteint des sommets de poésie chantante avec ce couplet :

que Mariane était jolie,
quand elle marchait dans les rues de Paris
en chantant à pleine voix,
ça ira

Je l'ai toujours dit, les chanteurs et les chanteuses, c'est n'importe quoi. De la confiture de méduse épépinée à la plume d'oie avec du chou-fleur écrasé à la fourchette.

LE TEXAS PAS TROP SOUVENT - Kristin, la très blonde madame Armstrong, enceinte de ses jumeaux, est montée de Nice pour embrasser son mari. Non, pas dans le même hôtel. Elle est descendue au Park, avec Luke, 21 mois et l'ami de la famille, l'acteur Robin Williams. Elle parle un français exquis, elle adore la France, c'est elle qui a convaincu son mari d'y rester. L'an dernier, Lance voulait absolument quitter Nice où ils vivent, fâché qu'il était des journalistes français, en particulier de ceux du Monde et de Libé. Kristin l'a fait changer d'idée. Ils ont une autre maison en Espagne, à Girona où Lance préfère s'entraîner sur des routes beaucoup plus tranquilles que celles autour de Nice, mais pour Kristin, rien ne vaut la France.

Et Austin, Texas ?

Nous y allons pour les vacances, un mois par année. Un silence et cet aveu étonnant : « Nous préférons vivre en Europe, maintenant ».

J'ai dit des jumeaux ? Ce sera des jumelles, à la mi-décembre. C'est la nouvelle qu'est allée porter Mme Armstrong à son mari, une épreuve de son échographie à l'appui.

SAMEDI - Foix-St-Lary-Soulan, 194km, la grande étape pyrénéenne même si le Tourmalet n'est au programme que dimanche. Quatre cols de première catégorie au menu, et pour dessert la montée vers la station de ski de Saint-Lary, dix kilomètres à plus de 8%. Si Armstrong devait craquer, cela n'arrivera pas, mais supposons qu'il y ait une paille dans l'acier dont il est fait, c'est samedi qu'on le saura.


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