15 juillet 2001

Le 14 juillet quand même...

Pierre F.

Colmar, France

Il a plu toute la journée partout en France. Les pétards ont gargouillé. Les feux d'artifice ont été annulés. Devant un monument aux morts, j'ai vu un ancien combattant si mouillé qu'il avait l'air d'une vieille soupe avec un os dedans. Paris venait de se faire planter par les Turcs au premier tour à Moscou. Et comme si ce n'était pas assez, Chirac a monopolisé la télé une partie de l'après-midi pour s'adresser aux Français qui ne se rappelaient plus d'une fête nationale aussi merdique...

Eh bien, ils l'ont eu quand même leur 14 juillet !

Laurent Jalabert a gagné à Colmar. Une deuxième victoire dans ce Tour qui a soudain ensoleillé toute la France. Une victoire au panache du plus sympathique des coureurs français.

On a retrouvé, samedi à Colmar, le Jalabert d'avant les affaires de dope. Jalabert était un de mes coureurs préférés, à la fois réservé et allumé. Le commentaire toujours très juste. L'homme est le contraire d'un Virenque ou d'un Armstrong. C'était le meilleur coureur pour analyser une course, une situation, bref pour parler de vélo. Je dis «c'était» parce que quand sont arrivées les affaires, il est soudain devenu aussi con que les autres, parano comme les autres, et se prétendant comme les autres au-dessus des lois et des réalités de la vie sociale.

Jalabert a couru neuf ans pour une équipe espagnole, la Once, menée par un fou, Manolo Saiz, qui lui avait croire qu'il pouvait gagner le Tour de France. Jalabert sait aujourd'hui que ce n'est pas vrai: «Je n'ai pas le moteur pour ça. Un exemple, juste avant le Tour de France, j'ai fait le contre-la-montre en côte du Tour de Suisse, j'étais à fond, et malgré cela, Armstrong me met trois minutes dans les dents et lui, n'était pas à fond...»

L'automne dernier, c'est un Jalabert tourmenté, indécis sur son avenir, qui a quitté la Once pour une équipe danoise commanditée par CSC World Online, une compagnie qui vend de la pub sur Internet. En janvier, en travaillant dans son garage, Jalabert tombe d'une échelle et le voilà immobilisé pour deux mois. Début de saison miteux, il finit le Tour de Suisse sur les genoux. Il s'amène au Tour de France le profil bas. Dans sa nouvelle équipe, il a pour directeur sportif Bjarne Riis, le tombeur de Indurain en 96. Riis entreprend de décrisper Jalabert: «Écoute-moi bien, Jaja, tu vas me courir ce Tour au jour le jour. Oublie le classement général. Tu te sens bien, t'attaques, c'est tout...»

Jalabert ne se sentait pas bien du tout mercredi dernier. Je vous ai raconté comment il s'est fait piéger par les favoris, comment il est revenu, et comment il en a remis une couche pour finalement gagner à Verdun. Mais il avait la haine. Vous savez quand il a enfin souri? C'est quand on lui a rapporté que dans la salle de presse, les journalistes avait accueilli son sprint victorieux par une salve d'applaudissements (j'étais de ceux qui ont applaudi).

Samedi, les petites montagnes des Vosges avec leurs montées civilisées dans les sapins, et leurs descentes tourniquettées, rendues très techniques par la pluie, samedi Jalabert était sur son terrain. Samedi, il était bien, alors il a attaqué, à peu près à mi-parcours, dans la montée du col d'Adelspach. Comme il ne fait plus partie du cercle étouffant des favoris, les favoris l'ont laissé faire en se disant, bof, c'est juste Jalabert.

Ne restait plus qu'une question à régler: comment allait-il manger ses quatre compagnons d'échappée. À neuf kilomètres de l'arrivée, dans la descente du Collet du Linge, le jeune Italien Ivan Basso est tombé dans un tournant. Les autres l'ont évité. Il y a eu un flottement. Jalabert s'est lancé à tombeau ouvert dans la descente. Les motos qui précèdent la course ont rapporté que leur compteur indiquait 80. Pas une pointe à 80. À 80 tout le temps.

«Aujourd'hui (samedi), j'ai fait toutes les descentes à bloc, je savais que cela porterait les autres à la faute... dommage pour Basso, mais c'est la course.»

Monter un col, c'est du vélo. Le descendre, c'est de la F1. Ou du ski alpin. Descendre, c'est affaire de trajectoire. Et aussi, disons-le, de pure folie. Les meilleurs descendeurs ce sont les coureurs un peu fous, les sprinters surtout. Jalabert a longtemps été sprinter.

«Pour la trajectoire dans les descentes de cols, raconte Jalabert, j'ai appris en suivant les motards de la gendarmerie qui précèdent la course, les motards ont toujours la bonne trajectoire. Mais la vraie recette pour bien descendre, c'est de ne pas penser. Il faut juste se laisser griser par l'adrénaline.»

L'adrénaline l'a porté jusqu'à la ligne d'arrivée, une poignée de secondes avant l'Allemand Jens Voigt, du Crédit Agricole, qui prend le maillot jaune à son coéquipier O'Grady.

Voilà, c'est comme ça qu'il y a eu en France un 14 juillet quand même.

Roue libre
GUEULE DE BOIS - Retour sur Moscou. Vous vous souvenez quand Québec, candidate à l'organisation des Jeux d'hiver et persuadée, d'après des rumeurs de palais, qu'elle les aurait, vous vous rappelez leur gueule de bois quand ils se sont ramassés avec deux voix? DEUX! C'est un peu la même humiliation qui frappait les Français samedi matin. Battus par Pékin, bon ça va. Mais devancés par les Turcs au premier tour? Des Turcs? C'est des musulmans, ça non ?

Je dis les Français, ce n'est pas exact. En province, on n'est jamais fâché quand Paris se fait rabattre le caquet. Je vous dis les Français, mais je pense surtout aux gens des médias qui, jusqu'à la dernière minute, ont fait état de sondages, de confidences, de savantes analyses qui allaient toutes dans le même sens: hé hé hé, Paris avait des chances.

Ils étaient un peu décoiffés samedi matin dans leurs chroniques.

UNE AUTRE ÉTAPE POUR RIEN - Retour sur la course. On espérait de cette étape de moyenne montagne quelques passes d'armes entre les grands du Tour. On en a été pour nos frais. Chacun a fait donner sa garde et le tempo a monté, rien d'autre. Mais évidemment, ce fut suffisant pour faire éclater le peloton. Des coureurs éparpillés un peu partout, cela avait l'air d'une armée en déroute... Petite note tristounette, alors qu'il venait juste de s'échapper, Jalabert a failli tomber exactement à l'endroit où, une minute après lui, chutait lourdement le jeune Américain Christian Vandevelde, coéquipier de Lance Armstrong. Vandevelde est resté longtemps inconscient sur la route avant de remonter sur son vélo. Incapable de tenir son guidon à deux mains, il devait abandonner dix kilomètres plus loin.

CIGOGNE EN FRICASSÉE - Depuis un voyage à vélo il y a quelques années avec ma fiancée, je me méfie de l'Alsace et de ses villages confits en rectitude touristique, tous inscrits au concours du plus beau village de France, ou du plus fleuri. Cela m'agace autant que les concours de Miss. Oui bon, les cigognes... un jour, je vous donnerai ma recette de fricassée de cigogne aux groseilles épépinées.

Oui bon les maisons à colombages... En fait l'Alsace, à mes yeux, vaut surtout pour ses eaux-de-vie. Je ne sais pas si vous êtes amateur. Moi, je ne bois ni bière, ni vin mais une eau-de-vie, je ne dis pas non. Un kirsch. Une mirabelle. Une quetsche. Ma préférée, c'est ce qu'on appelle la goutte: dans un tonneau au fond du garage, on jette les fruits pourris de la saison: cerises, prunes, framboises, pommes, pêches. On laisse macérer tout l'été. Et à l'automne, on porte le jus à l'alambic qui en tirera cette eau-de-vie de tous les fruits que l'on appelle la goutte. Qui n'est pas une eau-de-vie, mais le suint de la vie.

J'en ai trouvé à Obernai chez un petit producteur qui a d'abord essayé de me refiler de la poire Williams... non mais, regardez-moi bien monsieur, ai-je l'air de venir de Flin Flon, Manitoba ?

DIMANCHE - Colmar-Pontarlier, 223 longs kilomètres de transition, il faut bien se rendre aux Alpes qu'on atteindra mardi. Une avant-dernière chance pour les gros rouleurs et peut-être les sprinters, de se manifester avant la montagne. La seule certitude, c'est que ni Armstrong, ni Ullrich, ni Beloki, ni aucun des autres favoris ne se montreront le nez. Pas plus que lundi d'ailleurs. En fait, le Tour de France se jouera mardi dans la montée de l'Alpe d'Huez et surtout le lendemain dans le contre-la-montre en montagne au-dessus de Grenoble. Le reste, c'est pour amuser la galerie...


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