Pierre F.
Récemment, un lecteur m'invitait à aller visiter un site personnel un peu spécial qu'il avait repéré sur Internet. Un site personnel, un site «perso», pour employer le jargon d'Internet, est une adresse sur le Web, exactement comme une adresse dans la rue. On cogne à la porte (on clique sur l'adresse), la porte s'ouvre (une fenêtre sur l'écran), et on entre chez quelqu'un. C'est presque toujours la dame de la maison qui vous accueille, bonjour je m'appelle Monique. Bientôt se seront des vidéos. Pour l'instant c'est encore un album de photos. Celle de Monique. De son mari à la pêche. De son chien. De son chalet. Sa recette de sucre à la crème. Un poème. Ses pensées positives. Tout cela sur fond de fleufleurs mauves ou de petits cupidons qui tirent des flèches.
Il y a des millions de sites personnels sur Internet. Sauf qu'au moment où le lecteur m'a interpellé, je ne le savais pas, je ne savais non plus ce qu'était un site perso, et je débarque dans celui-là comme un raton laveur débarque dans un congrès de représentants Wonderbra. Croyez-moi, c'est tout un choc culturel.
Quécéça ???
Mais au lieu de pousser des grands cris dans ma chronique, pour une fois, j'ai fermé ma grande gueule. Je me suis tourné vers vous. Je vous ai donné l'adresse du site et j'ai attendu vos réactions. Vous êtes plusieurs milliers à être allé voir, ce qui a d'ailleurs fucké le site, je ne sais pas trop pourquoi, c'est comme ça. Anyway. Ce sont vos réponses qui m'intéressent.
D'une très très grande diversité, ces réponses. C'est que, mine de rien, on aborde ici le sujet le moins consensuel qui soit : le goût. Pour le bien et le mal, on a des règles. Pour le goût, on a Lautréamont : «Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. Le goût est la quintessence de l'intelligence.» Mais c'est là une opinion, que vous ne partagez pas du tout, et je n'en suis pas vraiment étonné. L'opinion de Lautréamont va largement contre le siècle.
Certains d'entre vous ont cru que je leur demandais leur opinion sur lnternet...
Ceux qui ont dit que le oueb allait changer le monde devraient être condamnés à retourner 5000 fois sur ce site.
Geneviève
D'autres en ont fait une affaire de bonheur.
La dame est heureuse c'est déjà ça, non ?
Bruno-Serge
J'espère que les snobs et les prétentieux ne chieront pas trop sur cette bonne femme qui ne fait de mal à personne avec son petit bonheur qui fait cui-cui.
André
C'est devenu la mode même en littérature, les vrais grands bonheurs sont les plus petits. Et bien entendu, le bonheur des humbles est sacré. Le bonheur est dans le pré et dans la poutine. Je veux bien tout cela, sauf qu'il ne s'agit pas du bonheur, mais de sa représentation. Pensez aux putes d'Amsterdam dans leur vitrine. Au lieu d'une pute, mettez en vitrine une famille moyenne dont chaque membre, même le chien, sourirait à pleines dents à tous les passants. Le show du bonheur.
J'ai visité le site que vous nous avez indiqué, cela m'a fait penser au petit nègre de plâtre dans le jardin de mon beau-frère qui est pompier. J'ai osé lui en parler, il m'a dit que c'était affaire de goût.
Laura
Nous y voilà. Le goût. Et les couleurs. Qui ne se discutent pas. Et savez-vous pourquoi ils ne se discutent pas ? Tout simplement parce qu'on ne sait pas comment le faire sans froisser les gens. Je vous ai peut-être déjà raconté, sur mon parcours de jogging, à une époque pas si lointaine, il y avait un petit Mexicain de plâtre qui pêchait sur les marches de pierre d'un bungalow. La vieille dame qui habitait le bungalow me saluait toujours d'un joyeux : bonjour monsieur. Un jour, m'autorisant de cette familiarité, je me suis invité pour un café. Mon idée était d'aborder par la bande le sujet du petit Mexicain... La vieille dame était adorable. Elle avait vécu des choses pas drôles et s'en consolait dans des travaux d'aiguille surréalistes : des chaussettes et des mitaines de poupée pour accrocher à des porte-clefs. Bref, je n'ai pas osé lui parler de son Mexicain de plâtre. Mieux, j'ai hérité d'une paire de petites mitaines que j'ai accrochées à la selle de mon vélo.
Qu'avez-vous contre le bonheur sur oueb, pour 20$ par mois, diplôme universitaire facultatif ? Foglia, ne fais pas de peine à la dame du site perso, il n'y a aucune bonne raison pour cela.
Guy
Justement, la dame en question m'a écrit aussi : «Bonjour monsieur, si pour vous le Net est un moyen de travail, pour moi c'est mon seul divertissement car je suis d'un milieu pas riche, et je travaille beaucoup aux soins pour ma mère alors je me repose en m'amusant sur Internet comme bien d'autres gens font. D'ailleurs cher monsieur, que savez-vous de moi pour me juger. Voyez-vous, je suis une fille simple, vous n'aimez pas que j'aie étalé mon bonheur sur cette page. Quel bonheur ?... »
Comment ne pas se taire, après cela. Et c'est d'ailleurs très souvent ainsi que se terminent les discussions sur le goût : dans un silence bien commode à la paix des ménages et à la paix sociale.
Je trouve Notre-Dame de Paris de la dernière quétainerie, vous adorez. J'ai trouvé American Beauty un complaisant remake de ce film génial qu'est Happiness, vous dites au contraire que le second est le mauvais brouillon du premier. Je ne vois toujours pas ce que vous trouvez à Daniel Bélanger. Vous ne croyez pas vraiment que j'aime Fred Fortin, vous me soupçonnez de poser. Je n'aime pas Magritte parce que je ne connais rien à la peinture. Vous aimez Magritte pour la même raison. Vous dites mièvre. Je dis délicat. Vous dites vulgaire. Je dis vrai. Vous dites beurk. Je dis ho ho ! Mais chut, il ne faut parler de rien de tout cela. Il ne faut pas se disputer sur le goût. Ne faire de peine à personne. On a chacun raison d'aimer ce que l'on aime.
Le goût universel, celui que l'on formait jadis à l'école, et qui requerrait une longue conquête, le goût n'existe plus. Tout relève maintenant des inclinations ou des répugnances personnelles. Tout est subjectif. On a repoussé de toutes nos forces l'idée d'une limite qui séparerait fleufleurs, poutine et cui-cui de ce qui pourrait passer vraimet pour un goût. Le goût n'existe plus. Bien. On ne perdra donc plus son temps à le développer.
Marshall McLuhan parlait de village global, il aurait mieux fait de parler de la banlieue globale !
Jean-Marc Da Pozzo
Bon ben je vous embrasse quand même.
Ah oui, je ne serai pas là la semaine prochaine.
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