27 mai 2000


photo : Martin Chamberland

La grande et la petite

Pierre F.

J'avais mal dormi, énervé comme si j'allais rencontrer le pape. Il est vrai que je n'allais pas seulement rencontrer Geneviève Jeanson : j'allais rouler avec. Je recommence. J'avais mal dormi comme si j'allais pédaler avec le pape. Non ça ne marche pas non plus. Le pape je l'aurais clenché. Le petite c'était moins sûr...

Anyway.

Ils sont arrivés à l'heure dite. André Aubut son entraîneur, Tony l'ami marathonien qui fait jogger la petite l'hiver.

La petite !

Je lui ai collé ce diminutif affectueux après les championnats du monde pour la distinguer de la grande (Lyne Bessette) , mais sans l'avoir jamais vue, et je ne m'attendais certes pas à ce que la petite soit si petite que ça ! Si maigre. Qu'on serve immédiatement quelque chose à manger à cette enfant-là ou j'appelle la DPJ ! Ma fiancée avait préparé des asperges. "Sans beurre dessus s'il vous plaît" a dit Geneviève. Elle n'a pas voulu non plus de la crème caramel, la meilleure du continent. A cause du gras.

Elle était en short et t-shirt et question gras, y'en avait pas gros. Pas un milligramme, en fait. Elle n'avait pas non plus de mollets, ni de cuisses, ni de bras. Jolie, oui. Mais à la manière, délicate, d'une porcelaine de Saxe. Et vous me dites que ce demi-échalas est double championne du monde ? Qu'en mars, au tour de Snowy, elle est montée sur le toit de l'Australie après une chevauchée épique qui laissait ses rivales, sauf une, à plus de huit minutes ? Qu'elle a fait aussi un pied-de-nez à toute l'Europe du haut d'un mur en Wallonnie ? Qu'elle vient d'aller se mesurer à l'élite des seniors hommes, dans un contre-la-montre à Granby, qu'elle a fini troisième devant Charles Dionne et que ça ne parlait pas fort dans les rangs de nos petits gars ? Qu'elle est la grande favorite demain, de l'épreuve de la Coupe du monde, sur le Mont-Royal. Je ne vous crois pas. Si cette toute petite chose est championne de quoi que ce soit, ce doit être de tricot.

Un peu vexée que je la trouve si frêle, elle a relevé la manche de son t-shirt, plié le bras, tenez regardez M. Foglia ! Regarder quoi, mademoiselle ? Ça là ? Ce si infime renflement qu'on dirait une souris enceinte d'un noyau de cerise ?

André Aubut riait : "Tu viendras la voir travailler au gymnase ! Demande à Tony qui fait lui-même beaucoup de musculation, demande-lui, il est incapable, et moi encore moins, de lever les charges qu'elle lève".

Il paraît que cette sauterelle adore la musculation. En général les athlètes haïssent ça pour mourir. Elle, elle adore. Mais elle déteste la crème caramel. Vous comprenez quelque chose là-dedans ? Si c'était ma fille j'te dis que je la traînerais chez un psy tout de suite.

Elle est partie le 18 décembre de chez elle, à Lachine où elle habite avec ses parents, pour aller s'entraîner en Arizona et en Caroline du Nord. Elle est rentrée le 8 mai. Cinq mois. Quand on lui demande si elle s'est ennuyée : pas une minute, répond-elle.

Qu'a-t-elle fait tout ce temps là ?

Elle s'est entraînée dans le désert. Elle a roulé dans les cactus (et peut-être même qu'elle en a mangé sans ôter les épines, pour se durcir le caractère, on peut s'attendre à tout de quelqu'un qui n'aime pas la crème caramel).

Je pensais que son coach la tourmentait. Je crois maintenant qu'elle est encore plus frénétique que lui dans la recherche de la perfection. Des trucs qu'on n'imagine pas. Vous connaissez la montagne de Jay ? Juste avant d'arriver à l'entrée de la station de ski, la pente retrousse brusquement, un raidillon d'à peu près 800 mètres, du 16% sûrement, j'ai peur de tomber quand je passe par là. Geneviève, elle, remonte ce raidillon quinze fois de suite, à pleine vitesse évidemment ! "Rendue à la quatorzième fois, raconte-t-elle, je propose à André de ne pas faire la quinzième fois si je réussis mon meilleur temps dans la quatorzième. Généralement il refuse. Avant j'en pleurais de fatigue. Maintenant je ris".

Les sournois du milieu cycliste chuchotent que son entraîneur est en train de la brûler. Je lui ai posé la question autrement :
Nous sommes dans une année olympique, les enjeux sont importants et médiatisés... mais l'an prochain, Geneviève, ose me dire que l'an prochain, tu vas encore avoir envie de remonter quinze fois le raidillon de Jay ?

Très franchement, M. Foglia, que cela fasse quinze fois ou cinquante que je remonte la même côte, je suis si heureuse sur mon vélo que je n'imagine pas le moment où je ne le serai plus. J'adore m'entraîner. J'aime rouler sur tous les terrains, la musculation, le jogging, le ski de fond - tout, sauf l'hiver, rouler en dedans sur un vélo fixe, ça j'aime pas.

Elle s'est changée et nous sommes partis mollo pour un petit tour de 70 kilomètres au Vermont. "On ne roulera pas plus vite que 25 kilomètres heure", m'avait-elle promis. Ya, ya, ya ! Je ne la croyais pas. C'est pourtant ce qu'on a fait. Le Vermont était magique comme d'habitude, avec un ciel couvert, un ciel d'ardoise qui donnait aux vallons des teintes de demi-deuil. Je craignais que Geneviève s'ennuie à cette vitesse là, mais pas du tout. Le pied léger. Radieuse. Une reine sur son trône.

On parlait comme dans un salon. Elle m'a raconté que lorsqu'elle était au secondaire (y'a pas si longtemps, après tout elle a toujours 18 ans), elle m'avait écrit à La Presse pour m'inviter à son école. "Vous souvenez-vous, j'avais découpé des petits vélos que j'avais collés sur la lettre ? Vous aviez accepté de venir. Mais finalement les sœurs avaient refusé. C'était une école privée tenue par les sœurs et elles vous trouvaient trop vulgaire... N'empêche que c'était une super bonne école. Avec des profs très exigeants".

Comme ton entraîneur maintenant ?

Si vous voulez. Peut-être que c'est ça : il faut me pousser. Je trouve le cégep à la fois trop facile et désorganisé.

Tu aimes écrire ?

Beaucoup. Écrire et lire, je lis tout le temps. J'aimerais bien tâter du journalisme plus tard.

Parlant de journalistes, tu sais que j'ai des collègues qui ne te trouvent pas très coopérative ? On me rapporte que quand ça ne te tente pas, ça paraît que ça te tente pas !

C'est pas ça. Ces jours-ci les gens me parlent beaucoup de Lyne Bessette. Me demandent ce que j'en pense. On dirait qu'ils veulent partir une guerre. Que voulez-vous que je dise ? Je la connais peu. On est deux filles bien différentes...

Indeed ! Lyne la locomotive, puissante et régulière qui "fait le métier" comme on dit dans le cyclisme. Tantôt leader, tantôt équipière dans la très forte équipe Saturn. Geneviève, au contraire, la loner, articule sa saison sur des objectifs précis. Petit missile qui fonce sur sa cible. Championnat du monde. Tour de Snowy. Flèche Wallonne. Elle va repérer le terrain avant, kilomètre par kilomètre. Tire des plans avec une minutie maniaque. Une sorte de tueuse à gages... mais sans gages !

On a tort de vouloir opposer Bessette et Jeanson. Je rêve du jour où elles courront dans la même équipe. Par le plus heureux des hasards, deux des meilleures cyclistes du monde en ce moment sont Québécoises, ce n'est pas une opposition, c'est une addition.

Je nous souhaite une course d'enfer, demain, sur la montagne. À elles, je leur souhaite de finir une et deux.

Laquelle une ? Laquelle deux ? Qu'elles en décident mano mano, pour notre plus grand bonheur.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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