26 août 2000

Bessette, reine sur ses terres

Pierre F.

Knowlton
Lyne Bessette a lancé le sprint de très loin. Jeannie Longo ou pas, il n'était pas question qu'elle se fasse battre sur ses terres. «À la caserne des pompiers, j'ai mis la hausse !»

En fait elle n'a pas dit LA caserne. Elle a dit MA caserne. Tout Knowlton appartenait à Lyne Bessette, hier. Sa photo était en vitrine dans de nombreux commerces. Allez Lyne ! Une bonne partie du village en plus de ses parents, ses oncles, ses tantes, son parrain, son chum, son chien l'attendaient à la ligne d'arrivée dans une ambiance de kermesse...

«Avec deux kilomètres à faire, Jeannie menait encore le train. J'étais dans sa roue, et je savais exactement où j'allais placer mon attaque. À ma caserne des pompiers, j'ai mis la hausse !»

La pognez-vous ? La hausse, les pompiers... Sûrement pas la première fois que Bessette la fait celle-là. Elle habite ici à deux pas de la caserne. Un compagnon d'entraînement a dû lui lancer une fois en passant devant : «Envoye Lyne, met la hausse !» Et c'est devenu le running gag de la gang.

Elles étaient quatre à débouler en tête le cahoteux chemin du Mont-Écho. Lyne a lancé le sprint de très loin, à la caserne donc, et elle a tenu près d'un kilomètre pour battre dans l'ordre les deux très jeunes Anglaises Nicole Cooke et Ceris Gilfillan ainsi que Jeannie Longo.

Quelle belle victoire de Lyne Bessette, arrachée au courage, à la souffrance. Quelle course au panache de Jeannie Longo ! Qu'elles sont étonnantes ces petites Anglaises ! Mais surtout, quelle terrible et magnifique journée de vélo.

Richford, Vermont
Richford, d'où sont parties les 58 rescapées du Grand Prix hier, est un des plus pauvres villages du Vermont mais en même temps privilégié, superbement serti dans l'écrin des vallées les plus romantiques de la Nouvelle-Angleterre. Les filles n'ont pas eu le loisir d'admirer le décor longtemps, une côte en partant, une de ces côtes que les cyclistes appellent «face de singe», leur a mis tout de suite le coeur dans la bouche. On n'avait pas parcouru quinze kilomètres, qu'elles n'étaient déjà plus que vingt en tête. Et bientôt plus que dix. C'est alors que Madame Jeannie Longo nous fit son numéro de haute voltige dans le plus dur de la pente de Jay, au-dessus du village de Montgomery. On la vit se dresser sur ses pédales et partir seule. Aussitôt distancées, les neuf autres se disloquèrent. Lyne Bessette fut de celles qui résistèrent le plus longtemps : «C'est fou ce que j'ai souffert à ce moment-là», avouera-t-elle à l'arrivée.

Madame Longo franchit le sommet seule, plongea vers le village de Jay, attaqua la seconde montée au même rythme de métronome, franchit le second sommet, seule encore, pour se retrouver, son tour de montagne bouclée, avec une minute et demie d'avance sur les neuf poursuivantes qui s'étaient regroupées... On en était babas dans la voiture de presse. Merci beaucoup madame pour le spectacle et les émotions, n'empêche, permettez une question : tout ça pour une minute et demie, était-ce bien raisonnable ? Et voyant votre avance fondre rapidement dans la descente, pourquoi vous êtes-vous entêtée toute seule dans le vent ?

Elle n'a pas vraiment répondu à cela. Quel déroutant personnage. À peine descendue de vélo, elle s'est retrouvée à fouiller dans les robes d'une boutique qui se trouvait là (la boutique Les Fringues). «Celle-ci est jolie, tu ne trouves pas ?» demandait-elle à son mari. Elle venait de faire cent kilomètres à fond, il n'y avait pas une minute qu'elle avait franchi la ligne d'arrivée et la voilà qui papotait chiffon. Nos questions l'ont comme énervée. Elle s'est mise à rouspéter. Des bêtises. On l'avait volée sur le dernier kilomètre qui ne faisait que 600 mètres, c'est pour ça qu'elle avait raté son sprint. «Et ces deux petites rouges là (les deux Anglaises), on ne les a pas vues de la course, elles n'ont pas travaillé, et les voilà deuxième et troisième, mais enfin !...». Des propos un peu navrants, si vous voulez mon avis. Une si grande dame. Si généreuse à pédale. Si gnagnagna à pied.

Ces deux très jeunes Anglaises justement, Nicole Cooke et Ceris Gilfillan, 17 et 20 ans, n'ont pas été sans me rappeler une certaine Geneviève Jeanson, baveuses et quel talent ! Elles ont été de tous les coups hier. Toujours en avant. Et pas bêtes avec ça. Elles tirent les marrons du feu ? Et alors ? Et pourquoi pas ? Ce n'est pas à elles, jouvencelles, de mener la danse.

Pour finir, il faut absolument parier d'une troisième Anglaise, Sarah Symington, toujours leader de ce Grand Prix féminin. C'est la vraie surprise de la journée. Personne n'aurait parié, surtout pas elle, sur ses chances de garder son maillot au soir de cette étape de montagne. Et bref, nous voilà avec un Grand Prix encore très ouvert. Le contre-la-montre d'aujourd'hui à Bedford, ne règlera rien, sauf si c'est madame Longo qui le gagne. On ne voit pas très qui pourrait la battre dans le final de demain, la très dure montée de six kilomètres vers la station de ski du mont Sutton. Je vous en reparle.


page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
Consultez notre ENCYCLOPÉDIE sportive

veloptimum.net