17 octobre 2009

L'intouchable

Denise Bombardier

Il règne en quelque sorte sur la presse et, en apparence à son corps défendant, il est devenu le moralisateur en chef de fans éblouis par sa plume aussi dévastatrice qu'agile, son intelligence vitriolique et pervertie et son snobisme inclassable et inoxydable. Depuis des décennies, il entraîne ses lecteurs dans des voies savonneuses dont lui seul connaît les issues puisqu'il en définit lui-même les contours.

Monsieur Pierre Foglia, chroniqueur de son métier, est un janséniste à rebours, obsédé d'être systématiquement hors normes, hors pistes et hors catégories. C'est un séducteur abrasif qui, à la manière du carcajou, étripe ceux, nombreux, qui l'idolâtrent. Il fantasme publiquement pour ceux qui le font privément et sa posture est toujours celle du précipice.

Les cloaques, les zones marécageuses, les bouges de tous genres appartiennent aussi à sa géographie personnelle. Il avance sur des terrains minés, indifférent au fait que ceux qui le suivent religieusement perdent un membre dans l'explosion, car sa notoriété et son statut de gourou de tous les affranchissements le mettent, lui, à l'abri des dommages collatéraux. Il ne se mouille pas, il arrose. Par ses écrits, et avec quel style, il prend un plaisir sournois à semer le trouble dans les esprits. Les naïfs n'y voient que du feu, inconscients du mépris qu'il leur distille, et les pervers se régalent.

Monsieur le chroniqueur aime l'idée de pousser toujours de l'avant les limites des tabous et autres interdits. Cette semaine, en voulant vacciner contre l'hystérie (le titre de sa chronique) tous ceux que dégoûte la pédophilie, il bascule dans une banalisation de celle-ci à travers des citations du philosophe René Girard rapportées par une de ses lectrices universitaires. C'est qu'il se protège, monsieur Foglia. Il sait user des commentaires de ses lecteurs (qu'on n'a pas lus, évidemment, d'où l'impossibilité de vérifier les faits) pour parvenir à sa démonstration.

Ainsi, une lectrice lui raconte qu'une amie d'adolescence lui a confié un jour que son père lui avait inséré les doigts dans le vagin. Sa lectrice fut horrifiée, mais elle ajoute que la jeune fille prétendait ne pas être traumatisée et qu'en plus elle n'avait pas détesté cette caresse paternelle. La lectrice concluait en se demandant si sa réaction scandalisée n'avait pas causé plus de dommage à son amie que l'abus du père. Monsieur Foglia cite d'autres témoignages, toujours de lecteurs, qui vont dans le même sens de la banalisation d'actes pédophiles. Ce sont « des voix qui dérangent parce qu'elles disent tout haut des vérités qu'on n'entend jamais », écrit le chroniqueur.

À jouer les Sigmund Freud en s'aventurant dans les abysses de la psychologie des profondeurs avec pour seuls arguments des témoignages de gens dérangeants, parce que dérangés eux-mêmes, il y a un risque de ne plus retrouver la sortie. À trop vouloir singulariser sa pensée, à mettre de l'avant la marginalité et la déviance dans un effet de mode et de tendance, on risque tous les dérapages. Monsieur Foglia, dans ses écrits, n'est pas en train de discourir assis sur sa bicyclette en regardant les prés du Vermont ou dans sa maison de campagne avec sa fiancée et ses voisins. Son délire journalistique, aussi talentueux soit-il, comporte aussi des limites qui sont liées à la responsabilité que doivent assumer ceux qui exercent un métier public.

L'obsession manifeste du chroniqueur pour l'exacerbation a concouru à son succès, mais elle peut aussi finir par entraîner sa perte. À ce jour, monsieur Foglia a réussi à écrire des horreurs, à briser des réputations, à ridiculiser de pauvres gens et avant tout à imposer sa loi : celle du style que des générations d'étudiants en journalisme ont tenté de copier sans son talent, ni sa maîtrise de la langue, qu'il s'est appliqué à déconstruire parfois, luxe que seuls les vrais lettrés se permettent.

Son ton affiné pour mieux trancher la gorge de ses rares contradicteurs sert de défouloir à ceux qui s'écrasent devant toutes autorités, ne pouvant bénéficier de l'immunité de leur gourou. Ce ton construit sur l'arrogance, sur une forme de mépris affiché pour les gens trop lisses, trop maladivement conformistes, ternes ou peureux. Monsieur Foglia impose sa loi aussi par une pensée entièrement au service de sa propre cause et de son propre mythe, et, il faudrait ajouter, de sa propre angoisse. Car les textes du chroniqueur transpirent l'angoisse et c'est sans doute par là qu'il arrive à nous émouvoir parfois.

Monsieur Foglia fait peur. Personne n'ose l'affronter, le contredire et encore moins le ridiculiser. C'est le seul personnage public qui apparaît intouchable et c'est sans doute cette omnipotence qu'on lui reconnaît qui lui permet de signer des textes aussi douteux et pervers que ceux cités plus haut. Mais il y a des failles chez le chroniqueur. Sa haine des boss et des riches dont il épargne ses propres patrons, son dédain des parvenus, des gentils sincères et des vedettes populaires et son attrait pour les forts en gueule et les tordus, à condition qu'ils appartiennent à sa propre mouvance.

Cette semaine, sa prétendue attaque contre l'hystérie antipédophile démonte la mécanique Foglia et le rend moins intouchable.


La réaction de Pierre Foglia : Retouches (d´un intouchable), dans La Presse du 24 octobre 2009


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