1er décembre 2003

Pierre Foglia a pour voisins un pommiculteur, un éleveur de wapitis et une colonie de nudistes.
Rencontre avec un être en perpétuelle quête de sens, à la fois amoureux de la vie et hanté par la mort.
Mélanie Vincelette
Je croyais le voir enfourcher un de ces vélos en titane que l'on peut soulever avec l'auriculaire. Mais son vieux Marinoni est resté doucement accoté sur celui, encore plus vieux, de Suzon, sa belle fiancée. Nous devions faire du vélo mais, en examinant les vallons à partir de Pike River, j'ai su que la mission allait avorter. J'ai dû avouer que ma bécane Zellers, avec sa chaîne rouillée, n'allait pas tenir la route et que je souffrais d'asthme héréditaire.
La première fois qu'il m'a téléphoné, j'ai vu son nom sur l'afficheur et je n'ai pas répondu. J'étais trop nerveuse. Je l'ai laissé se débrouiller avec ma boîte vocale. «Béding! a-t-il lancé. Pierre Foglia. Rappelez-moi plus tard.» Il faut dire que Foglia, le chroniqueur-vedette de La Presse, a la réputation d'être quelquefois parfaitement désagréable, surtout en entrevue, et je savais d'avance que j'allais me faire manger tout rond. Que j'allais revenir à Montréal les cheveux ébouriffés, le visage couvert d'égratignures.
J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai rappelé Foglia une heure plus tard. Il m'a donné les indications pour me rendre chez lui. «Tourne à droite là, prends la 10 ici.» J'écrivais très vite dans ma paume, car il n'y avait pas un papier en vue, et soudainement il ne se souvenait plus du nom de sa rue - il venait tout juste d'emménager. À l'autre bout du fil, je l'ai entendu demander à Suzon : «C'est quoi le nom du chemin?» Il a dit, avant de raccrocher: «J'haïs les entrevues.»
Debout sur son balcon dans la lumière matinale, son chat sans queue sur le bras, il m'envoyait la main. Il semblait fraîchement sorti du lit. Ses yeux étaient un peu gonflés, son t-shirt était par-dessus son pantalon. Je fermais la portière de la voiture quand il s'est tourné vers Suzon et lui a dit pour plaisanter: «Ne me laisse pas seul avec la journaliste, j'ai peur.»
Une pluie fine commençait à mouiller le sol. Nous avons marché jusque dans son jardin et, entre deux plants de haricots géants, il m'a parlé de ses origines. «Je crois être un peu plus français qu'italien, car je suis rouspéteur; je verbalise mes irritations et je n'ai pas cette assurance totale qui est proprement italienne. Je n'ai jamais vu mes parents douter, douter de leur culture ni avoir l'ombre de la queue d'un doute que c'était peut-être eux qui étaient dans les patates. Que peut-être des spaghettis avec beaucoup de sauce, c'est pas si mauvais. Que tu ne juges pas le monde entier à partir de la quantité de sauce que les gens mettent sur leurs spaghettis: plus que trois cuillères, c'est des totons. C'est comme dans les cafés de la Petite-Italie, à Montréal: les habitués écoutent uniquement le téléjournal de Rome, même s'ils vivent ici depuis 30 ans et qu'ils ne sont pas retoumés en Italie depuis 2 ans.»
C'est ce métissage des cultures qui a construit le phénomène Foglia. Ses chroniques sont le fruit d'une époque, qu'elles ont façonnée à leur tour. Il n'est pas philosophe de métier, mais plutôt un amateur qui écrit la langue de tout le monde, un vulgarisateur au sens le plus noble du terme.
Pierre Foglia commence souvent ses phrases par: J'ai 62 ans et...» Il le répète fièrement comme si c'était une prouesse, comme s'il était lui-même éberlué de s'être rendu si loin. Il raconte que, pour s'entraîner, il monte et descend cinq fois à vélo l'énorme pente à la sortie du village de Frelighsburg - une pente olympique, encore plus à pic que celle de la côte du Beaver Hall, à Montréal. À 62 ans, Pierre Foglia est en forme, porte des bermudas et écoute Rufus Wainwright.
Il cueillait un gros poivron rouge quand je lui ai posé la grande question: pendant combien de temps encore, La Presse? Son regard a quitté l'horizon pour se poser sur les tomates en grappes, avant de revenir vers le mien. «Quelques années peut-être, je ne sais pas...» C'est une question qui, même pour lui, reste sans réponse. À le voir aller, on a l'impression que Foglia écrira jusqu'à sa mort.
Et c'est surtout de la mort que nous avons parlé. Non pas de contrat préalable d'arrangement funéraire ou de liquide à embaumer, mais de la mort comme matrice de la vie. «Je ne crois en rien sauf à la mort », a-t-il écrit dans une de ses chroniques. On sent, dans ses mots, qu'il se trouve à la fin d'une réalité indicible. «À 62 ans, j'observe le temps, je conserve le temps, car il rétrécit. Par exemple, je n'ai plus le temps de lire des choses qui ne m'intéressent pas, ça me tombe tout de suite des mains.»
Suzon préparait du café dans la maison. Une maison canadienne retapée, simple et dépouillée, avec de grandes pièces presque vides. Dans un coin, un piano. En cherchant le sucrier, Foglia m'a dit de monter à l'étage. À gauche, la porte de la chambre était entrebâillée et le lit, défait. Peut-être les avais-je réveillés en arrivant plus tôt que prévu. La première porte à droite s'ouvrait sur son bureau. Sur le pupitre où il écrit ses chroniques, son portable était seul, abandonné. Il n'y avait pas un papier qui traînait. En face, un frêne éléphantesque semblait vouloir glisser ses branches par la fenêtre entrouverte.

Ce qui m'a étonnée, c'est la quasi-absence de livres. «Je ne garde que l'essentiel. Je vais bazarder le reste à la librairie L'Échange pour des pinottes.» Sur une étagère, une quinzaine de bouquins, ceux pour l'île déserte, ceux dont il ne peut se départir. Les heureux élus se serrent les uns contre les autres de peur d'être déclassés. Tous les éditeurs du pays voudraient voir leurs poulains sur cette étagère. Mais presque la moitié des livres sont signés Charles Bukowski. Tous sont noircis d'annotations personnelles.
Je m'attendais à trouver Pierre Foglia désagréable, à me cogner le nez sur une porte de prison. J'ai découvert tout le contraire. J'ai rencontré un homme timide, qui regarde les femmes de biais derrière ses lunettes. Un homme qui crache, s'empourpre et frappe la table avec sa paume quand il est indigné. Un homme qui s'adresse à son poste de télévision quand il en a marre. Un homme qui parle fort quand il a le magnétophone sous le nez. Et, quand le téléphone sonne, il dit à qui veut bien l'entendre qu'il donne une entrevue. Surpris de s'être adonné à un tel exercice.
Quand la pluie a fait place au soleil, nous avons pris - en auto - la route qui serpente entre les silos. Une route bordée de vignobles, un véritable repaire pour gourmands. Vu son influence, la «vache sacrée» de La Presse y est peut-être pour quelque chose dans la transformation de sa région en centre touristique, car il en a fait l'éloge plus d'une fois dans ses papiers. Il a voyagé de Bagdad à Bucarest en passant par le nord de l'Italie, où il est né. Mais son petit canton, à la lisière du Vermont, est son coin de paradis.
En sortant du rang, nous avons croisé un cycliste à la mine déconfite qui marchait penaud à côté de son vélo aux pneus dégonflés. Foglia a tenu à ce que nous ralentissions pour lui offrir de l'aide. Le cycliste était éberlué. Il est monté dans la voiture et ne cessait de répéter: «Ma femme ne me croira jamais quand je lui raconterai que Foglia m'a donné un lift!»
Dans un petit resto du coin, nous nous sommes finalement attablés devant un festin de canard fumé couleur canneberge, une terrine de lapin parsemée de pistaches vertes, un fromage veiné de bleu confectionné par des moines et une miche de pain. Les délices de sa région, qui, dit-il, «ressemble aux paysages de la campagne française, avec ses petites routes qui tournent et ses feuillus échevelés». En ce mardi ordinaire, l'univers s'était soudainement transformé en dimanche après-midi.
La journée est passée et nous avons discuté devant les miettes du festin. Puis, Foglia m'a fait faire le grand tour. Dans le sous-bois où se trouve sa cachette de champignons, il s'élançait à la recherche de chanterelles et de bolets. Mais devant les vallons qu'il montrait du doigt, il restait silencieux. Nous avons parlé de lieux, surtout de ce lieu inconnu qu'est la mort. Un sujet qui l'effraie mais qui est toujours présent dans les paysages qu'il décrit...
Pourquoi la mort est-elle si présente dans vos chroniques, comme un pilier dans l'architecture de votre pensée?
- Je pense à la mort au moins une fois parr jour. La mort nous réapprend à voir, à sentir la vie, à accepter que les vérités soient multiples et équivalentes, et qu'une totale liberté s'ensuive. Vous ne devez pas souhaiter trouver la mort ailleurs que partout, mais c'est notre relation avec la mort qui dicte notre façon de vivre. C'est elle qui nous enseigne l'art d'être heureux - non pas d'être heureux quand le ciel nous tombe sur la tête, mais d'être heureux quand la vie passe lentement, avec ses petits ennuis et ses petits malaises.
Depuis quelque temps, vous écrivez beaucoup sur la mort. Vous tourmente-t-elle à ce point?
- La mort en elle-même ne m'intéresse pass, ne m'interpelle pas. Je préférerais ne pas mourir d'une longue et douloureuse maladie, bien entendu. Je suis évidemment en faveur de l'euthanasie, je réclamerai la mienne à grands cris quand viendra le moment, s'il doit venir. Mais quand je dis que je pense à la mort tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour, ce n'est pas du tout à cela que je pense. Je pense à la fin des choses ou, plutôt, je pense que les choses sont éternelles, mais pas moi. Alors il y a urgence à goûter, il y a urgence à vivre - ce qui ne veut pas dire «précipitation à vivre». Urgence à goûter la lenteur, le silence, la beauté, le frémissement, le moment. Quand je dis que je pense à la mort, je ne pense pas à ma fin; j'ai seulement besoin de me remémorer que j'ai une fin. Cela donne une autre couleur, une autre saveur, un autre prix à la vie. Cela donne - ou devrait donner - des audaces de dire, de faire les choses autrement. Savoir qu'on va finir, cela donne envie non pas, çomme on le répète souvent, de laisser une trace, une marque. Cela donne envie d'essayer des trucs en se disant: « What the fuck?»
La mort est la seule chose qui préfigure notre avenir, mais nous ne savons pas en discuter. Pourquoi?
- Les gens qui ne savent pas utiliser le prrésage de la fin comme une façon de vivre le plus authentiquement possible ont peur de discuter de la mort. Je ne suis pas morbide. S'il m'est arrivé de jogger dans les cimetières, c'est qu'on y trouve des allées ombragées. Je n'ai pas, comme les rock stars, le culte de la mort. Les morts ne sont pas très agréables. Ulysse leur donnait à manger, nous leur apportons des fleurs, mais toutes ces offrandes sont un prétexte pour mettre la conversation en train et tourner nos pensées vers eux.
Quand avez-vous pour la première fois fait face personnellement à la mort?
- Petit, j'avais un ami en culottes courtess qui cachait sous son lit une valise de thanatologue ayant appartenu à son grand- père. Une valise que les embaumeurs apportaient avec eux dans les maisons pour faire leur travail. Elle contenait de grandes éprouvettes, des fioles et des tubes en verre. Ç'a été ma première expérience de proximité avec le côté tactile de la mort.
Mais c'est plus tard que j'ai ressenti la mort de plein fouet. Un autre de mes amis, journaliste sportif à La Presse, est décédé. Je me suis rendu compte, après coup, que c'était un de mes meilleurs amis. Quand j'avais quelque chose à dire, à raconter à quelqu'un, c'est souvent à lui que je m'adressais. Je prenais le téléphone et j'appelais l'Gros. Aujourd'hui, j'essaie de faire la même chose avec sa femme. Mais ce n'est pas pareil. Elle me dit que, le soir, elle ne peut pas s'asseoir à la table de la salle à manger pour souper. Elle doit rester debout au comptoir, comme lorsqu'il était parti en reportage. Le midi, ça va, elle peut manger à table. Mais plus le soir. Il a dérobé une petite partie d'elle quand il est parti.
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