« MANGEZ DE LA MARDE »

Charles-Eric Blain-Poulet
1 août 2025

Tout a été dit ou presque. Et souvent magnifiquement. Je suis aussi de ceux qui doivent à Foglia sa curiosité pour le métier de journaliste en particulier et pour les mots en général. Je suis aussi de ceux qui ont, un jour ou l’autre, sottement pastiché son style dans un journal étudiant.

À cette même époque, pour le Montréal Campus, j’ai pu interviewer le maître pendant 75 minutes. Ce n’était pas une fleur ; Foglia refusait à peu près toutes les entrevues, à l’exception de celles qui émanaient d’une école, d’un collège, d’une université. Parce que l’éducation...

J’ai réécouté l’enregistrement peu de temps après sa mort. Un jour, je publierai peut-être l’intégral, avec sa voix tendre, ses sacres, ses silences, surtout. Mais en attendant, je transcris ici un passage qui m’a donné le motton. « Mangez de la marde » et « soyez fins », qu’il nous disait en 2009 quand je lui ai parlé d’héritage.

Question : Pensez-vous parfois à l’après, à l’héritage ?

« Non non non, jamais, je crois pas à ça. Je pense pas qu'il y aura un héritage. J’en ai trop vu, j'ai trop vu de monde qui sont morts il y a dix ans et dont personne se souvient du nom. Mais ça, ça me dérange pas, ça me fait pas un pli s’a poche, franchement. C’est vraiment pas important. Ils feront bien ce qu’ils veulent. C’est l’avantage de ne pas croire en rien. Qu’ils mangent de la marde. Mangez de la marde. Rien à foutre esti. Non non, je veux pas d’héritage. Rien à foutre. Ce qui est important, c’est pas l’héritage, y’en aura pas, mais c’est si pendant que ça s’est passé, on a pu faire quelques fois quelque chose de bien. C’est correct. Faire quelque chose de bien, tu calcules pas que c’est bien par le fait que ça reste, que ça laisse des traces. Ç’a fait du bien quand c’est arrivé. C’est fini, c’est correct : t’as été fin avec quelqu’un, t’as aimé du monde. Tout le monde a passé beaucoup de sa vie à être fin, la plupart du temps, à moins d’être un enculé de la première espèce. Même moi, j’ai passé du temps à être fin et c’est ce qui compte finalement au bout de la vie. Si t’as fait des choses que t’aimes, plein d’affaires, des trucs importants, c’est ça l’héritage. En fait c’est pas un héritage, c’est pas important, mais c’est ça... la somme, à la fin. Et cette somme-là à la fin, quand tu vas mourir, trois jours après, c’est tout effacé, ç’a aucune espèce d’importance. Quand c’est arrivé, quand c’est passé, ça t’a fait du bien à toi, ç’a fait du bien autour de toi, ç’a fait du bien au monde. C’est bien plus important que je-sais-pas-quoi. S’il y a des grands hommes, comme on dit des grands hommes, et je les lis, qui ont laissé des œuvres, ben c’est correct. Désolé du tout de ne pas laisser une œuvre. C’est pas important. »
- Pierre Foglia, dans les bureaux de La Presse, en 2009


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