
Nos chroniqueurs Patrick Lagacé et Michèle Ouimet ont débattu cette semaine sur la pertinence de l'engouement du hockey. Voici un extraits de leur courriels.
Patrick, 15 avril, 13h51
Michèle, faut que je t’explique, nous sommes un peu exaltés. Je te le concède d’entrée de jeu (la pognes-tu ?). Mais je m’étonne qu’une femme intrépide comme toi, ouverte-sur-le-monde, sensible aux phénomènes sociaux grands et petits, qui met le doigt sur le pouls des gens avec un brio inégalé, reste insensible aux racines de cette Fièvre.
Ne comprends-tu pas que le «Nous» trouve enfin une façon de canaliser son trop-plein d’énergie ? Ne comprends-tu pas que l’identification à un groupe qui fait, symboliquement, la guerre en notre nom est un phénomène qui remonte à la nuit des temps (au moins) ?
Je m’étonne que tu ne comprennes pas tout cela, Mimi.
Michèle, 15 avril, 14h52
Non, je ne la pogne pas. Mes connaissances en hockey sont nulles, archinulles. Je demande toujours la même chose quand je regarde un match : « On est de quelle couleur ? » Mon chum lève les yeux au ciel et me répond len-te-ment, comme si j’étais une demeurée : « Rouge quand le Canadien joue ici et blanc quand on est à l’étranger. »
J’ai l’impression que tu écris une thèse de doctorat sur le hockey avec le «nous qui catalyse», «la guerre en notre nom» et «la nuit des temps». Hein ?
Est-ce qu’on parle de la même chose, c’est-à-dire d’un paquet de gars grassement payés qui se chicanent autour d’une rondelle ?
P.S. Ne m’appelle pas Mimi, j’haïs ça.
Patrick 15 avril, 18h49
La plupart d’entre nous, fiévreux (90% des gens normalement constitués), avons un attachement émotif au hockey. Dans mon cas, c’est un lien avec mon passé, avec mon enfance. Je crois que la fièvre transcende le hockey, pour la plupart des gens. Ce n’est pas ton cas. En plus, tu es la maman d’une fille ! T’as jamais eu le plaisir de l’encourager lors d’une «pratique» à 7h, un samedi matin, dans un aréna congelé…
Tiens, je vais te donner un exemple : je n’ai pas de souvenirs de conversations significatives sur le Sens de la vie avec mon père. C’était un homme de peu de mots, assez mal à l’aise avec les choses du cœur. Les souvenirs que j’ai de lui sont liés, eh oui, au hockey.
Alors oui, on parle bien de la même chose. Une bande de gars surpayés qui se chicanent autour d’une rondelle. Mais dire ça, c’est aussi réducteur que, je sais pas, moi, dire que le Canada est allé en Afghanistan pour permettre aux fillettes d’aller à l’école…
Michèle, 16 avril, 9h03
Je conteste ton 90% de la population atteinte de la fièvre. Vous me faites rire avec votre fièvre, comme si c’était la fin du monde.
C’est vrai que les cotes d’écoute de RDS explosent et que 2,3 millions de gens étaient rivés devant le hockey samedi dernier. Mais 2,3 millions, ce n’est pas la province au grand complet. Pendant qu’une partie des Québécois vibraient au moindre coup de patin, les autres – et ils sont nombreux, crois-moi – étaient au cinéma ou dans des restaurants où il n’y avait pas de télé. Je vais t’apprendre une chose, Patrick : il y a une vie en dehors du hockey.
C’est vrai que je n’ai pas connu les joies des arénas glacés le samedi matin à l’aube, les deux yeux collés ben dur, à regarder des mioches taper sur une rondelle, mais j’ai passé des week-ends entiers dans des piscines humides et surchauffées. Et aujourd’hui, mon cœur ne fond pas quand je regarde des compétitions de natation à la télé. Je me garde une petite gêne.
Tsé veux dire ?
Patrick, 16 avril, 10h35
Michèle, sois sérieuse. De grâce, je t’en prie : 2,3 millions de personnes qui regardent la télé, c’est qu’il y a quelque chose de méta-important dans la tivi.
Si la natation ne réveille pas en toi des souvenirs attendris, c’est que la natation n’est pas une métaphore qui explique la vie. Le hockey, si. Quel autre sport que le hockey peut, de façon aussi éloquente, donner des leçons de vie ?
Avec le hockey, on explique tout. Il faut travailler fort dans les coins (persévérance). Il faut respecter le plan de match du coach (respect de l’autorité). Il faut se sacrifier pour l’équipe en bloquant des lancers (don de soi). Il faut donner son 110% (le travail bat toujours le talent). Il faut croire aux miracles (CH en 1986 et 1993, Team USA en 1980). Il ne faut pas être un mangeux de puck (générosité). Et, ultime leçon, la vie n’est pas toujours juste (il était bon, le but d’Alain Côté).
La natation ? Que nous apprend la natation sur le sens de la vie, sur les valeurs que nous partageons ? En mille, je te donne la réponse, Michèle : qu’une bonne piscine est une piscine dont le PH est équilibré.
Michèle, 17 avril, 13h50
Bon, le méta-langage maintenant ! Sois méta-sérieux, Patrick. Mais oui, c’est important 2,3 millions de personnes. Ce sont les cotes d’écoute du Banquier de Julie Snyder. C’est vrrraiment méta-important, comme tu dis. Mais ce que tu oublies, c’est qu’il y a toute une frange de la population qui s’ennuie à mourir dès qu’ils entendent le mot hockey.
J’ai fait un pacte avec mon chum. Il regarde le hockey avec les écouteurs et moi, je plonge le nez dans un livre. Je l’entends pousser des cris dans le silence du salon. Quand les Canadiens comptent un but, il me dit : « Regarde!!! » Je baisse à peine mon livre et je fixe l’écran d’un œil sec. Oui, oui, sec. Mais comme je ne porte pas mes lunettes, je ne vois que trois ou quatre gars s’énerver autour d’un filet. L’ennui.
Je marmonne : Ah oui, beau but. Mais le cœur n’y est pas. Pourtant, je fais des efforts.
Patrick, 18 avril, 11h36
J’abdique, Mim... euh, Mme Ouimet, euh, Michèle.
Hier, le CH a perdu. Cette fièvre des séries n’est finalement pas très saine. Aimer ce satané club de moumounes paresseuses et surpayées, c’est comme t’en aller en Floride dans une Ford Escort 1994 : tu sais que ça risque de mal finir, que tu risques de devoir te rendre en faisant du pouce...
Je n’aime pas l’effet qu’a ce club sur mon humeur. Hier, je te raconte, j’étais à une conférence savante sur un sujet qui n’est pas de ta génération (Facebook), donc impossible de regarder le match en direct.
Mais un fan possédant un BlackBerry a annoncé à la cantonade que le CH était en avance, 3-1. Joie ! Allégresse ! Odeur de Coupe !
Mais non. Le gars du BlackBerry était dans le champ (en Chine, on le fusillerait pour une telle erreur). C’était 3-1 pour les Bruins. Tu connais la suite. Défaite, atroce, de 5-1.
La défaite de nos piochons m’a chamboulé. C’est complètement con. La crise alimentaire mondiale ne me fait pas cet effet. J’abdique. Je me rends à tes arguments, à ton mépris. Ce ne sont, après tout, que des millionnaires qui patinent en tas derrière un bout de caoutchouc vulcanisé. La natation, tu disais ?
Michèle, 18 avril, 11h40
Écoute, Pat, je sens ta frustration et celle des milliers (ou millions ?) de fans qui ont vu les Bruins sortir de leur tombe jeudi soir. Je ne comprends pas, mais alors là pas du tout, l’émotion qu’un match de hockey soulève. Quand je te lis, j’ai l’impression d’écouter un film en japonais sous-titré en serbo-croate.
Tu abdiques, donc. Je n’en demandais pas tant. Est-ce que ça veut dire que tu ne regarderas pas le match ce soir ? Je cherche justement une place où me réfugier, un endroit hockey-free.
On peut aussi faire quelques longueurs dans une piscine.
Patrick, 18 avril, 11h41
MESSAGE AUTOMATISÉ DU SYSTÈME :
Bonjour, je serai absent du bureau pour une période indéterminée. Pour une assistance immédiate, adressez-vous à M. Carey Price, tout est de sa faute.
Michèle, 18 avril, 11h42
C’est qui, Carey Price ?