L'Actualité 21 novembre 2020
Il y a des limites à laisser les gens dire des bêtises. Et tant que les médias sociaux insisteront pour ne pas agir et laisseront tout ça se mélanger dans un gros chaudron, il va falloir se trouver des moyens de combattre.
Léa Stréliski
Il faudra qu’on s’y attaque un jour, à cette possibilité de bâtir une réalité parallèle comme si t’émettais des faits. Je commence à me fatiguer des Alexis Cossette, Lucie Laurier et Renée-Claude Brazeau de ce monde, qui utilisent leurs tribunes pour renforcer des théories du complot et nier des faits pourtant expliqués et vérifiés… Je commence à en avoir marre que les médias sociaux permettent de tout loger à la même enseigne. Comme si le travail de journalistes dont c’est le métier, qui sont allés à l’école, à l’université, qui doivent suivre des normes, une déontologie, avoir plusieurs sources, bref, travailler, comme si des heures et des années de leur labeur équivalaient à émettre entre deux bouchées de poulet un tweet parce que tu t’emmerdes.
Comme si ces mots avaient la même valeur. Je commence à me tanner. Ça fait des années qu’on laisse braire les ânes. Ça va pour deux minutes, quand il s’agit d’être d’accord ou pas avec les faits et gestes d’un candidat d’Occupation double, mais là, on ne laissera pas des manipulateurs en mal d’attention remettre en question des autorités scientifiques sous prétexte qu’ils n’ont pas pensé à guérir leurs relations avec leurs parents zan-zan-zan. Y a des limites à laisser les gens dire des bêtises. Et tant que les médias sociaux insisteront pour ne pas agir et pour laisser tout ça se mélanger dans un gros chaudron, il va falloir se trouver des moyens de combattre. Ça fait des lustres que ça macère et on s’en amuse. Ha! ha ! Lucie Laurier la dérangée qui croit pas aux masques ! Lol. Mais à un moment donné, c’est plus drôle.
C’est pas innocent. Et la crise de désinformation majeure que vivent les États-Unis vient en partie du fait qu’on s’amuse de ce genre de clowns et qu’on ne fait rien. On se tient au-dessus d’eux en les trouvant idiots et en se félicitant d’être plus intelligents qu’eux, mais pendant ce temps-là, le dommage se fait. Pendant ce temps-là, ce n’est pas que les mensonges gagnent, c’est qu’on finit par croire que tous les points de vue se valent, et ça, ce n’est tout simplement pas vrai. Ce que je perçois de la pandémie avec mon niveau de science de troisième année ne vaut à aucun moment ce qu’un Dr Weiss ou un Amir Khadir peut dire à Paul Arcand le matin, même si je le dis fort, même si je suis fâchée, même si j’ai une large tribune.
Et ce qu’Alexis Cossette observe du gouvernement et ânonne à sa base d’hurluberlus qui pensent trouver leur salut dans la marge ne vaut en rien ce que Chantal Hébert peut formuler dans un magazine prisé. Ça n’a pas la même importance pour construire la société. C’est injuste que ces plateformes sociales nous aient forcés à en arriver là, à penser que toutes les têtes sont équipées de la même manière pour réfléchir à des enjeux et énoncer ce qu’elles apprennent. Il y a des commentateurs fondamentalement bêtes et malhonnêtes, et il va falloir qu’on s’y attarde.
Ça n’est pas normal que, sur des sujets aussi sérieux que la santé, pendant que l’Italie est obligée de traiter ses patients dans leurs chars parce que les hôpitaux débordent, on laisse des bergers fous répéter en boucle à leurs moutons que cette pandémie est inventée, que notre système immunitaire est meilleur que les vaccins et qu’il ne faut écouter ni le gouvernement ni la science. Jusqu’à maintenant, on les laissait parler, on disait de les ignorer, mais maintenant, il faut les combattre. Si les plateformes n’agissent pas, si les lois tardent, il faut se fâcher. Il faut répéter à ces gens-là qu’ils mentent, qu’ils sont égoïstes, que des personnes meurent. On doit leur dire d’aller se faire soigner et d’arrêter de propager des mensonges. Leur dire que c’est grave. Est-ce que ça changera quelque chose ? Au moins, ça commencera à faire une opposition. Il ne faut plus se moquer des idiots, mais leur répéter qu’ils ont tort, en attendant qu’enfin les conséquences, les lois et les réprimandes arrivent.
Tous les mots n’ont pas la même valeur.