25 janvier 2008

Une vérité de La Police

Il y a de grands mystères à la Ville de Montréal. D'abord, il y a la complexité des panneaux de stationnement, uniquement déchiffrables par les détenteurs de doctorat de Harvard. Ensuite, il y a cette consternante concentration de brutes chez les leaders syndicaux des cols bleus. Puis, enfin, il y a les quotas chez les flics.

Les quoi ? Les quotas de tickets. Les flics de Montréal affectés à la circulation ont des quotas de constats d'infraction quotidiens à coller.

Mais c'est un mystère, car les boss de la police ont une certaine pudeur à le confirmer.

Tenez, prenez Réjean Toutant, inspecteur-chef de la division de la sécurité routière et de la circulation. Le patron de l'escouade de 150 policiers affectés à la chasse aux automobilistes, c'est lui.

Et, l'autre jour, je lui ai demandé s'il y a, dans cette division, des quotas imposés aux agents.

« Pas du tout, m'a répondu M. Toutant. Ils ont à donner une prestation de travail. Des quotas, il n'y en a pas. Mais c'est leur job de donner des contraventions. »

En ce sens, M. Toutant n'est pas différent d'à peu près tous les patrons de police d'Amérique du Nord, qui entretiennent un flou artistique sur ces quotas.

Sauf que quand on parle à des flics, à des gars et à des filles qui patrouillent la ville, le son de cloche est différent. J'ai fait quelques appels, disons. Et c'est drôle, il y a un chiffre qui sort toujours de la bouche des policiers à qui je parle.

Seize. Le quota, pour les quelque 150 agents affectés à l'escouade de la circulation routière, c'est 16 contraventions par jour.

Un des flics à qui j'ai parlé est un gaillard qui est entré dans la police en véritable boy-scout, avec une vision utopique: sa «job», dit-il, c'est d'aider la veuve et l'orphelin, de courir après des bandits et de leur passer les menottes.

Pour lui, un policier, c'est ça. C'est pas percevoir des sous pour la Ville de Montréal.

- Le quota, il diminue ton jugement de flic. Pas celui de tous les flics, là. Mais il peut te pousser à faire du zèle...

- Du zèle ?

- Faut l'atteindre, le quota ! Moi, disons que j'intercepte une citoyenne. Elle a brûlé un feu rouge. Et là, elle a oublié son portefeuille : elle n'a pas son permis, pas ses papiers d'enregistrement. Moi, généralement, je donne pas de ticket pour ça. Je peux. Mais je le fais pas. Je veux pas écoeurer le monde...

- Mais si t'es affecté à la circulation...

- Si je suis affecté à la circulation, et que j'ai 16 tickets à donner par jour, ben la tentation d'en donner un pour le feu rouge, un pour le permis manquant et un autre pour les papiers d'immatriculation du véhicule, elle est grande en maudit ! Hé, trois tickets d'un coup !

Tout comme la tentation de se poster là où il est facile d'attraper des automobilistes. Je sais pas, moi, disons en se postant en aval d'une sortie de la Métropolitaine, par exemple, où le changement de limite de vitesse est brusque...

C'est pas hyper dangereux, cet excès de vitesse dans cet endroit précis. Mais c'est facile à sanctionner. Facile comme pêcher à la dynamite.

Le flic que je cite plus haut m'a lui-même donné cet exemple de la sortie de la Métropolitaine. Un jour, il a, dit-il, engueulé ses collègues qui pêchaient à la dyna... Euh, pardon, qui sanctionnaient ainsi les poiss... Euh, pardon encore, les automobilistes. Je leur ai dit que ce qu'ils faisaient, c'était écoeurer le monde pour écoeurer le monde. Les gens ont de la misère à nous aimer. Faudrait en remettre, en plus ? »

Ce point de vue est répandu chez les policiers de Montréal. Je ne dis pas qu'il est dominant. Je dis qu'il est répandu. Je dis qu'il y a des policiers qui s'inquiètent, qui croient que la Ville de Montréal est en train de rompre l'équilibre entre la sécurité publique et le zèle systématique qui écoeure l'honnête citoyen.

À la Fraternité des policiers, le président Yves Francoeur me dit que le point de rupture n'a pas été atteint, mais qu'il surveille la situation. Il me raconte qu'au printemps 2007, il a dû sonner les cloches du SPVM. « Un superviseur, dans un secteur de la ville, mettait trop de pression sur les agents, il leur reprochait de ne pas respecter leurs quotas. Il leur disait que ça allait se refléter dans les évaluations annuelles. »

Mais cette discussion est théorique, de toute façon. Car il n'y a pas, officiellement, de quotas de tickets à Montréal. Je pourrais vous dire qu'en plus des quotas imposés aux 150 agents de la circulation, il y a des quotas annuels par postes de police de quartier. Que tel poste de taille moyenne doit distribuer 8000 contraventions par année; que tel autre, plus gros, doit en donner 14 000.

Je pourrais vous dire que les flics de terrain savent tout cela, que c'est une vérité de La Police, euh, pardon, de La Palice. Mais il n'y a, officiellement, pas de quota de contraventions imposé aux agents. Il n'y a que des prestations de travail.

Chose certaine, l'escouade produit des résultats spectaculaires pour la Ville de Montréal. En 2005, les tickets ont rapporté 44 millions. En 2006, l'année de sa création, 71 millions. En 2007, de janvier à novembre, 63 millions, selon un journal de Montréal. Le record de 71 millions devrait être battu, aisément, pour 2007.

Le miracle, bien sûr, c'est que ces améliorations stupéfiantes des recettes par voie de contraventions sont atteintes par l'opération du Saint-Esprit.

Pas de quotas des patrons imposés aux agents.

Pas de zèle des agents envers les automobilistes.

Pas de farces.