3 mai 2007

Benoît Guay : décadence d'un homme, chute d'un policier

Pendant neuf mois, plusieurs corps policiers ont uni leurs efforts pour coincer le violeur de la couronne nord de Montréal, sans savoir que celui-ci, Benoît Guay, se trouvait dans leurs rangs. La Presse relate ici cette étrange traque où le chassé se posait parfois en chasseur. Guay, qui retourne aujourd'hui devant le tribunal pour qu'on débatte de la peine à lui imposer, pourrait être déclaré délinquant à contrôler si le juge accède à la demande de la poursuite.

Christiane Desjardins

Un soir d'été, une jeune fille arrive à Saint-Jérôme en autobus, en provenance de Montréal. Le coeur léger, elle marche en direction de chez elle. C'est son anniversaire. Tapi près de la piste cyclable, un homme l'attend. Il viendra marquer au fer rouge le premier jour de ses 15 ans. Il s'agit de la dernière - et de la plus brutale - parmi la série d'agressions sexuelles commises par Benoît Guay en un an et demi. Cette agression lui sera fatale, car il a laissé son ADN.

Les enquêteurs de la SQ et de plusieurs corps de police municipaux réunis au sein du projet Hibou, mis sur pied pour épingler le violeur qui sévit dans la couronne nord de la métropole, jubilent en apprenant que, cette fois, le suspect a laissé son empreinte génétique. Ils sont persuadés qu'ils tiennent leur «hibou», en raison des nombreuses similitudes décrites par les victimes : la petite voiture rouge et vieille, manifestement une Honda Civic, qui revient presque à tout coup, les grosses mains, la casquette, le Blanc qui s'exprime en français québécois sans accent, la taille, la corpulence, les armes utilisées Malheureusement, une fois analysé et comparé, le profil génétique ne coïncide avec aucun de ceux qui se trouvent dans la banque de la police. Il faudra donc continuer à pousser la roue et se montrer patient.

En octobre 2005, un portrait-robot de l'agresseur est diffusé dans les médias, de même que le type de voiture qu'il conduit. Des collègues de Benoît Guay, à la section filature du SPVM, remarquent sa ressemblance avec le violeur, et le taquinent à ce sujet. Quelques jours plus tard, mine de rien, Guay se débarrasse de sa petite Honda rouge, pour la remplacer par une noire.

Les informations s'accumulent, et on fait des recoupements. Guay devient un «sujet d'intérêt», car son nom apparaît à quelques reprises au cours de l'enquête. Par exemple, le 23 avril 2005, un peu après minuit, des policiers de Laval ont intercepté le conducteur d'une petite Honda rouge, qui consultait les horaires d'autobus dans un secteur où avait eu lieu une agression quelques semaines auparavant.

«Je suis dans la police, au SPVM», avait alors déclaré Benoît Guay en exhibant son badge. À sa grande surprise, les policiers lui ont tout de même demandé son permis de conduire. Il a raconté qu'il venait de terminer son quart de travail et qu'il attendait une amie devant arriver par autobus, mais il ignorait à quelle heure exactement. Les policiers avaient consigné l'information, en notant que l'histoire de Guay semblait incohérente. Leur rapport avait été transmis aux enquêteurs du projet Hibou. La piste de Guay en était une parmi les centaines que les enquêteurs devaient vérifier.

Au cours du même mois, Guay avait également appelé l'analyste des agressions sexuelles du SPVM, en s'identifiant comme policier, pour avoir des détails sur les agressions de Laval. L'analyste avait répondu qu'elle n'avait aucun détail. Quelques mois plus tard, soit en octobre, Guay avait rappelé sous prétexte qu'il demeurait dans la région des agressions et qu'il voulait donner des détails à sa femme pour qu'elle se protège. L'analyste (il ne s'agissait pas de la même personne que la dernière fois) lui a alors répondu qu'elle ne pouvait rien lui dire de plus que ce qu'il y avait dans les médias.

Les enquêteurs de Hibou vérifient l'horaire de travail de Guay pour l'éliminer de la liste des sujets d'intérêt. L'homme aurait difficilement pu commettre certaines des agressions, étant donné les délais serrés. Toutefois, on apprend qu'il existe au SPVM une politique de «temps remis», qui permet une certaine souplesse dans l'horaire. Guay demeure donc sur la liste.

L'étau se resserre
Le 12 janvier 2006, l'enquêteuse de la SQ Annie Pineau, affectée aux Crimes contre la personne, laisse des messages à Benoît Guay pour le rencontrer. Après quelques tergiversations, il accepte finalement. Le 17 janvier, Mme Pineau et un collègue se rendent donc chez Guay qui, depuis sa séparation d'avec sa femme - elle aussi policière - partage une maison avec un colocataire, à Laval. Mme Pineau explique le projet Hibou à Guay. Elle lui rappelle qu'il a été intercepté en avril, pendant qu'il vérifiait les horaires d'autobus. Guay modifie alors son histoire : il raconte qu'il attendait ce soir-là une certaine Nadia, qu'il avait fréquentée à deux ou trois reprises alors qu'il était toujours marié. Il ne se souvient ni de son nom de famille ni de son adresse.

Mme Pineau trouve le comportement de Guay plutôt étrange. Il a peu de réactions, très peu d'émotions et ne demande aucune information sur les crimes. Elle lui explique qu'il n'est pas considéré comme suspect, mais qu'elle veut l'éliminer de la liste des «sujets d'intérêt.» Pour ce faire, il a deux possibilités : soit il fournit un échantillon d'ADN - comme une soixantaine d'autres hommes ont accepté de le faire dans le cadre de l'enquête -, soit il fournit des alibis vérifiables pour le moment des crimes. Guay refuse net la voie de l'ADN, et affirme qu'il va chercher des alibis. Avant que Mme Pineau le quitte, il lance : «Si mon employeur me suspendait, je me tirerais une balle. Je pensais avoir remonté la pente après mes deux séparations, et là vous m'arrivez avec ça.»

«Benoît, de toute façon, toi, dans ton coeur, tu sais ce que tu as fait ou ce que tu n'as pas fait, hein?» lui demande Mme Pineau. Guay ne répond pas.

Ce soir-là, la SQ avise le SPVM que Guay fait l'objet d'une enquête et qu'il a des idées suicidaires. L'inspecteur-chef rencontre Guay, lui retire son arme de service et l'affecte à des tâches administratives.

Inquiétant
Le 20 janvier, Guay se rend chez son frère Robert, dans le Nord. Il a l'oeil hagard et tient des propos inquiétants et bizarres. «Le passé me rattrape C'est grave ce que j'ai fait Au bureau, ils m'ont enlevé mon gun, mais c'est pas comme ça que je vais agir. Je sais déjà ce que je vais faire», dit-il à son frère interloqué. Il parle aussi de «putes» et du fait qu'il faut «se faire checker par le docteur». Il ajoute qu'il a trois possibilités : s'exiler, se suicider ou faire face à la musique.

«Dans la vie, il faut se rouler les manches quand il y a quelque chose», lui répond son frère, en l'implorant de ne pas faire de bêtises.

«Quand tu vas le savoir, tu vas tomber en bas de ta chaise. C'est grave, très grave», lâche Benoît Guay. Après son départ, Robert fait part de ses inquiétudes au SPVM. Ce soir-là, Benoît Guay passe de «sujet d'intérêt» à suspect. Celui qui est policier depuis 13 ans au SPVM - dont les sept dernières années à la filature - est mis en filature 24 heures sur 24.

Le lendemain, la SQ obtient un mandat pour prélever l'ADN de Guay, même sans son consentement. Il est intercepté dans un restaurant de Rosemère et amené à la SQ. Il ne fait aucun aveu, ne fournit pas d'alibi, mais ne nie pas sa participation. Guay confie cependant qu'il ne peut plus vivre avec les échecs et qu'il voit la mort comme une issue. Quand on lui prélève un échantillon d'ADN, il devient tout rouge. On le conduit peu après à l'hôpital en raison de ses idées suicidaires.

Le 23 janvier 2006, Guay obtient son congé de l'hôpital. Même si Guay est filé jour et nuit, les policiers demandent un mandat pour installer un dispositif de localisation - le suspect connaît en effet toutes les techniques de contre-filature.

La femme de Guay, qui est en contact avec la SQ, soutient son mari et affirme ne pas vouloir le laisser. Les policiers exigent toutefois qu'elle ne reste jamais seule avec Guay et qu'elle ne le laisse pas conduire, au cas où il voudrait l'entraîner dans la mort avec lui. Elle accepte, mais ne tiendra pas parole. Le lendemain matin, alors qu'elle conduit et que Guay est passager, elle effectue différentes manoeuvres de contre-filature et réussit à semer les policiers. La voiture ne sera repérée qu'en fin d'après-midi. C'est Benoît Guay qui est au volant, et sa femme est passagère.

«J'étais tannée de me faire suivre», donnera-t-elle comme explication à la SQ.

De son côté, Benoît Guay est arrêté et interrogé. Il ne nie pas les faits. Il sera accusé, et tentera sans succès d'obtenir une liberté sous cautionnement. Il y a six semaines, il a admis avoir fait sept victimes, et il a plaidé coupable à des accusations d'agressions sexuelles, de voies de fait armées et de menaces de mort.

Carnet de notes
• Benoît Guay a 36 ans. Il est représenté par Me Philip Schneider, tandis que Me Isabelle Briand agit pour le ministère public.
• Guay a perdu beaucoup de poids entre 2004 et le moment de son arrestation. Pendant qu'il commettait ses crimes, en 2005, il consultait une psychologue en vertu du programme d'aide aux employés du SPVM.
• II avait un comportement sexuel à risque et fréquentait les bars de danseuses et les isoloirs. Guay a avoué avoir besoin de gratification immédiate.
• Ce qu'il craignait le plus par rapport à son arrestation : perdre sa conjointe Annie, ainsi que l'appui de sa famille, et aller en prison en tant qu'ancien policier ayant commis des agressions sexuelles.
• À partir de 2004, Guay a souvent été intercepté le soir par la police de différentes municipalités de la couronne nord.
• Guay était toujours entouré de policiers. Sa femme travaille au SPVM, et l'un de ses deux frères fait partie de la GRC.
• Les victimes ont identifié plusieurs objets appartenant à Guay, mais n'ont jamais reconnu son visage.


3 mai 2007

Parcours d'un violeur

1. LE 11 MAI 2004 À LAVAL
Vers 23h30, une jeune femme de 18 ans marche seule sur la 83e Avenue en direction de la maison d'un copain. Un homme lui demande l'heure, l'agrippe par le bras, lui met un couteau dans les côtes. «Suis-moi, crie pas, sinon je te poignarde. « Il l'entraîne dans un buisson, exige une masturbation, fait des attouchements à la victime, et lui dit d'arrêter de pleurer. À la fin, il lui demande de lui laisser deux minutes pour s'en aller, et s'enfuit.

2. LE 16 JUIN 2004, À SAINT-JÉRÔME
Vers minuit, une fille de 16 ans marche seule dans la rue Madeleine. Un homme lui demande l'heure à deux ou trois reprises, l'agrippe par un poignet, la menace d'un couteau et veut l'entraîner vers une cour d'école, en face. La jeune femme crie et se débat, et l'homme finit par la laisser partir.

3. LE 24 JUIN 2004, À SAINT-JÉRÔME
Vers 23h30, une autre jeune fille de 16 ans marche dans la rue Labelle. Un homme se dirige vers elle, la prend par la taille, et lui met un couteau dans les côtes. «Si tu me masturbes pas, je te tue», lui dit-il. Il l'entraîne sur un pont en lui disant qu'il ne lui fera pas de mal. Elle lui dit de la lâcher, et comme des gens s'en viennent vers eux, il la laisse en disant qu'il va la retrouver et la tuer. Elle se sauve en courant pendant que lui remonte dans sa voiture rouge et s'en va.

4. ENTRE LE 24 JUIN ET LE 4 NOVEMBRE 2004, À LAVAL
Ici, la Couronne soutenait que Guay avait agressé une adolescente de 15 ans, le 4 novembre, à Chomedey, près d'une station Sergaz. Guay affirme ne pas être l'auteur de cette agression, mais avoue qu'il a effectivement agressé une jeune fille au cours de cette période, mais à une date dont il ne peut se souvenir. Il s'agit d'un crime qui n'aurait pas été signalé à la police et la victime reste donc inconnue. Guay a tout de même plaidé coupable à cette accusation.

5. LE 25 MARS 2005, À BOIS-DES-FILION
Un peu avant minuit, une fille de 17 ans marche dans le stationnement du McDonald's, sur le boulevard Adolphe-Chapleau. Un homme lui demande l'heure, lui montre une arme à feu, l'agrippe et menace de la tuer. Il l'entraîne près d'un conteneur à déchets derrière le restaurant, exige une masturbation et dit : je vais te pénétrer «un petit peu». Elle lui demande d'utiliser un condom car elle a peur des maladies. Elle en a un dans son sac. Il accepte, mais c'est elle qui doit le lui enfiler. Par la suite, il la pénètre à trois reprises. Il raconte qu'il est un motard, et qu'il a déjà tué. Pour finir, recouvrant sa main de la manche de sa veste, il s'empare d'une des cartes d'identité de la victime, et repart avec le condom en disant qu'il va venir la tuer si elle parle à la police.

6. LE 8 AVRIL 2005, À LAVAL
Vers minuit cinquante, une jeune femme de 20 ans retourne chez elle après son quart de travail. Elle descend d'un autobus en provenance de Montréal, et marche rue Prudentielle. Un homme, qu'elle a vu quelques minutes plus tôt en traversant le stationnement d'une station-service Sergaz, l'agrippe par le bras et lui braque une arme dans les côtes. Il lui demande son âge. Elle fouille dans son sac, en sort un répulsif pour animaux dont elle l'asperge au visage. Il menace de l'abattre pendant qu'elle se sauve.

7. LE 1 ER JUILLET 2005, À SAINT-JÉRÔME
Vers minuit 15, une jeune fille de quinze ans arrive à Saint-Jérôme en autobus. En marchant près d'une piste cyclable, à proximité des Laurentides et Du Boisé, un homme appuyé sur une voiture rouge lui demande si elle a vu son chien. Il l'agrippe, lui braque une arme à feu sur la tête, lui fait des attouchements et la pénètre au vagin et à l'anus. Il dit qu'il ne peut pas avoir d'enfants, affirme qu'il est un ancien Bandidos et qu'il a déjà tué. Il repart en disant qu'il va revenir les tuer, elle et sa famille, si elle parle.