À fond dans le sport
extraits d'entrevues réalisées par Mathieu Laberge
(les origines de ce projet)

Dopage des riches, dopage des pauvres

Par définition, les sportifs qui pratiquent un sport de compétition voudront toujours avoir un avantage sur leurs adversaires. Que cet avantage s’obtienne en transgressant les règles, certains n’en feront pas de cas malgré les sanctions possibles. La lutte au dopage est ardue, même si elle s’est davantage organisée au cours des dix dernières années, notamment à la suite de la création de l’Agence mondiale antidopage (AMA). Toutefois, des doutes persistent quant aux résultats de certains athlètes. Tant que les preuves de dopage sont inexistantes avec les résultats des tests qui sont actuellement en vigueur, il est évidemment bien mal vu d’étaler ses suspicions au grand jour.

Il y a toutefois une consolation à l’horizon : tester les échantillons a posteriori lorsque de nouveaux tests auront été développés et validés. C’est d’ailleurs grâce à cette technique que le cycliste italien Davide Rebellin a été contrôlé positif à la CERA, une nouvelle génération d’EPO. Le médaillé d’argent de la course en ligne des Jeux olympiques de Pékin a été obligé de remettre sa médaille d’argent en novembre 2009.

Mais avant que les tricheurs soient attrapés « en différé », auront-ils toujours une longueur d’avance sur les agences antidopage? C’est la question que nous avons posée aux athlètes.

Dominique Perras pratique un sport où le dopage fait partie de son histoire, du moins en Europe. Il croit que certains athlètes seront toujours à l’avant garde des nouvelles méthodes de détection, mais seulement les plus fortunés :

« C’est paradoxal. Autant je suis tout à fait en faveur de la lutte antidopage, autant la lutte acharnée crée un clivage encore plus grand entre les gens qui ont des moyens financiers et les autres. Les produits indétectables sont les produits qui coûtent très cher. Je ne suis pas en accord avec ça, mais plus la lutte (antidopage) est sérieuse, plus les tricheurs se raffinent et ce sont les gens qui en ont les moyens. Ça crée encore plus de disparité. Les méthodes de dopage plus « accessibles » (Ndlr : les guillemets sont Dominique Perras) sont testées. Les transfusions sanguines, et c’est tout récent, ça prend des moyens pour faire ça. Ça prend de l’argent, ça prend un médecin et quelqu’un qui te suit. Les coureurs qui font 2 millions par année, tu comprends ce que je veux dire, eux… Mais je ne dis pas nécessairement qu’ils sont tous dopés parce qu’ils font de grands salaires, mais oui, je pense qu’il y va toujours y avoir des gens qui vont chercher de moyens. Et ça ne veut pas dire que la lutte ne doit pas exister. »

La méthode de transfusion sanguine avait notamment été utilisée par les cyclistes américains aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984 et par le coureur finlandais Lasse Viren, médaillé d’or au 5000 mètres et 10 000 mètres des Jeux olympiques de Montréal. La technique n’était pas interdite à l’époque, alors les athlètes ont pu conserver leurs médailles. Le cycliste américain Tyler Hamilton a été reconnu coupable d’autotransfusion sanguine au Tour d’Espagne 2004. Le champion olympique du contre-la-montre des Jeux olympiques d’Athènes a conservé son propre sang fort en globules rouges (facilitant le transport de l’oxygène, donc améliorant la performance) pour se le réinjecter durant le Tour d’Espagne.

Émilie Mondor abonde dans le même sens que Dominique Perras : c’est l’argent qui fait la différence. Parlerons-nous du dopage des riches et dopage des pauvres à l’avenir?

« J’ai encore espoir que l’antidopage va rattraper un jour les tricheurs, mais oui, cette réalité (du dopage) existe. Elle existe seulement parce qu’il n’y a pas assez d’argent ou d’intérêt qui sont investis dans l’antidopage. Quand l’intérêt sera aussi élevé dans la chasse aux tricheurs que dans la recherche pour leur venir en aide, ils vont être capables de se rejoindre. Ces scientifiques qui travaillent pour un côté peuvent très bien changer pour l’autre s’ils ont l’argent. Il n’y a pas d’affaires de science ou quoi que ce soit. Et ces gens-là changent d’un bord ou de l’autre et ils font ça pour l’argent. »

Depuis les dernières années, la lutte antidopage semble combler à une plus grande vitesse l’écart qui la séparait des tricheurs. Floyd Landis, premier au Tour de France 2006 en est un exemple bien précis. Rarement avions-nous vu, depuis Ben Johnson en 1988, une supervedette se faire prendre immédiatement après sa victoire. Toutefois, deux des percées majeures dans ce domaine ont été le fruit du travail d’autorités qui n’ont rien à voir de façon directe avec la lutte antidopage.

« L’affaire Festina », du nom de l’équipe cycliste professionnelle française où le dopage était organisé de connivence avec les dirigeants, est survenue au Tour de France 1998 et a été mise à jour lorsque le soigneur de l’équipe, Willy Voet, a été intercepté par un douanier à la frontière franco-belge en possession de produits interdits dans sa voiture.

L’autre cas est le scandale du laboratoire américain BALCO, du chercheur Victor Conte, qui a fait surface lorsqu’une source anonyme a envoyé une fiole d’un produit inconnu à un laboratoire antidopage californien afin qu’il procède à l’analyse de son contenu. C’est par la suite que des grands noms de l’athlétisme, dont la quintuple médaillée olympique Marion Jones et l’ancien détenteur du record du monde au 100 mètres, Tim Montgomery, ont commencé à être dans le collimateur de l’USADA, l’agence antidopage américaine. Ces deux anciennes grandes vedettes de l’athlétisme ont dû payer pour leurs actes, surtout Jones, qui a dû purger une peine de prison pour avoir menti devant le Grand Jury américain. Barry Bonds, joueur de baseball des Giants de San Francisco, a lui aussi été impliqué dans cette affaire et sa réputation est depuis entachée, au moment où il était dans la course au plus grand nombre de coups de circuit en carrière pour un joueur des Ligues majeures de baseball.

Ces exemples sont une preuve concrète de l’idée du dopage des riches et du dopage des pauvres selon Dominique Perras.

« Les gens qui avaient accès à BALCO étaient des gens en moyens et qui avaient des contacts. J’ai perçu ça assez rapidement. Quand j’ai vu ça, j’ai pensé qu’il y avait trois issues.

La première qui est de crier au scandale et de dire que ça n’a pas d’allure… et de quitter le sport. Parce que c’est ça le problème. En criant et en dénonçant ça publiquement, tu t’évinces pratiquement toi-même. Soit tu arrêtes, ou si tu veux continuer, il y a beaucoup de portes qui se ferment parce que les gens ne veulent pas de quelqu’un qui crie tout le temps et qui accuse à gauche et à droite sans avoir de preuves. En quelque part, les équipes aussi cautionnent les gens qui performent très bien. Les commanditaires aiment bien avoir un coureur qui gagne souvent, donc des fois, certaines équipes ferment les yeux sur des pratiques. Elles ne les encouragent pas ces pratiques, mais elles ne les cherchent pas non plus.

Cette première option, Christophe Basson (Ndlr : un cycliste français qui a émis des doutes sur la première victoire de Lance Armstrong au Tour de France en 1999. Il a annoncé sa retraite en 2001 après avoir été vilipendé par le peloton professionnel) en est un bon exemple. Et des fois, je trouve que même ces personnes exagèrent.

La deuxième, c’est d’en prendre toi-même et d’accepter les risques, tant au niveau de ta santé que de te faire prendre.

Et la troisième, c’est d’accepter que dans la vie, en tout cas moi j’accepte, je vais peut-être moins performer. Je le vois plus comme si j’ouvrais un magasin et que mon compétiteur de l’autre côté de la rue ne payait pas ses taxes et qu’il vendait moins cher que moi. Alors qu’est-ce que je fais? Est-ce que je fais la même chose lui, même s’il court le risque de se faire prendre un jour. Ce que je veux dire, c’est que moi je l’assume, ce sont mes décisions et je ne peux pas vivre pour les autres. C’est plate, mais c’est ça. Et non plus, je ne peux pas commencer, à chaque compétition où je me fais battre, à penser à ça. Je le vois aussi comme un ego des athlètes qui ne peuvent pas penser qu’on peut être meilleur qu’eux. « Je suis le meilleur! » Ce n’est pas crédible, car il y en aura toujours un meilleur que moi. La ligne est dure à tracer dans le sens où tu sais que toutes les fois que tu te fais battre, c’est vraiment toujours les suspicions et ça ne fini plus.

Maintenant, toute victoire est suspecte. Même dans les courses régionales. Je veux dire… c’est incroyable! Ce sont de petits doutes. N’importe quelle performance particulière ou gagner de façon convaincante par exemple est suspecte. Je trouve qu’il faut quand même rester dans une société de droit où il y a des règlements et une fois que l’échantillon B d’une personne est positif, elle est coupable. Mais avant ça, il faut quand même donner le bénéfice du doute pour tout le monde. Les athlètes propres, nous en sommes les premières victimes. Dès que tu fais une performance à une course, tac! Tu es catégorisé. C’est aussi vrai pour l’ensemble du sport. »

à venir demain, 8 décembre : « Athlètes olympiques et athlètes professionnels: une perception différente aux yeux du public »
4 décembre : Jongler entre le sport et les études
3 décembre : Clara Hughes, repartir à zéro
2 décembre : Le mythe « sport de haut niveau = santé »
1er décembre : L’argent : problème et solution

veloptimum.net a le plaisir de vous présenter en exclusivité
des extraits d´un ouvrage en préparation écrit par Mathieu Laberge,
que les amateurs de vélo et de ski de fond connaissent bien pour avoir lu
des centaines de fois dans nos pages les nouvelles de vélo,
de ski de fond et de biathlon qu´il a écrites pour Sportcom.

Guy Maguire
webmestre

Les photos du haut de page sont de Bernard Brault du quotidien la Presse pour Clara Hughes et Émilie Mondor et de Rob Jones de The Canadian Cyclist pour Dominique Perras.


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