À fond dans le sport
extraits d'entrevues réalisées par Mathieu Laberge
(les origines de ce projet)

Jongler entre le sport et les études

Pour Richard Dober, la question à savoir s’il mettrait ses études de côté afin de consacrer plus de temps à son sport ne s’est pas posée. Cette hypothèse était tout simplement non envisageable. Cela lui a causé certaines contraintes qu’il a vécues jusqu’à la fin de ses études en chiropractie.

La compétition semble bien cadrer avec tes valeurs. Mais des fois tes valeurs personnelles ne cadrent pas avec celles du sport de haut niveau. Tu parlais des entraîneurs qui te disaient que tu devais aller aux camps d’entraînement. Est-ce qu’il y a des facettes du sport de compétition avec lesquelles tu n’es pas à l’aise?

J’ai reçu un courriel ce matin (janvier 2007) qui disait que le camp d’entraînement en Floride est obligatoire pour tout le monde. C’est un camp qui commence au mois de février. En avril on a les essais de l’équipe nationale. C’est quoi l’affaire? Les gens ne vont pas à l’école? Quand je vois ça, je trouve que ça force le monde à ne pas aller à l’école. Ça ne leur laisse pas de chance. En ce qui me concerne, ils font l’exception parce que j’ai fait mes preuves et j’ai une certaine crédibilité.

Mais si tu prends un Richard Dober qui a 16-17 ans?

Peut-être plus à 20 ans où tu commences à être dans l’équipe de développement. Eux, pour performer, on dirait vraiment que tu n’as pas le choix d’aller au camp d’entraînement en Floride. Tu ne vas pas à l’école, au Cégep, à l’université. Tu prends quelques cours par ci et par là et tu y vas à plein temps dans le sport. Ça, c’est correct si ça dure un an, sauf que ce n’est jamais un an. Le monde ne fait pas ça pendant un an.

Ce n’est pas en faisant deux cours par session que tu vas décrocher ton diplôme rapidement…

Quand les gens s’embarquent là-dedans, c’est comme une drogue. « Je vais peut-être y retourner l’année prochaine. » Je regarde certains de mes amis qui ont plus ou moins performé et là ils ont 23 ans et ils sont encore au Cégep ou ils ont commencé l’université cette année. Ça leur a pris cinq ou six ans pour faire leur Cégep. À un moment donné, la vie continue. Tu prends du retard. D’un certain point de vue, oui, c’est de l’expérience que tu acquiers et tu trippes dans le sport, mais il reste que tu es déconnecté un petit peu. Même moi je regarde les gens de mon âge qui n’ont pas lâché l’école et ça fait trois ans qu’ils font de la chiropractie. Ok, ils ne sont pas allés aux Jeux olympiques, ils ne sont pas allés aux Championnats du monde ou aux Jeux du Canada. Oui, c’est de l’expérience que j’ai et je suis fier de ce que j’ai fait. Et cela fait peut-être que je suis une meilleure personne d’une certaine manière, mais il n’en reste pas moins que je suis en retard avec le reste du monde.

Dans un autre sens, on ne peut pas tout faire en même temps non plus. Moi, ce n’est pas si pire, car je n’ai que deux ans de retard. J’ai pris une année de retard au Cégep et une à l’université. Je n’ai vraiment pas retardé mes études. Mais les gens qui ont cinq ou six ans de retard... Et surtout, s’ils ne performent pas dans le sport, c’est dommage. À mon niveau, ce n’est pas si mal, car nous sommes bien appuyés avec Équipe Québec et l’équipe nationale. Mais si tu as plus ou moins performé, que tu as beaucoup de dépenses, que tu as 26 ans sans beaucoup d’argent et que tu n’es pas très avancé dans ton cours universitaire, je trouve ça dur un peu. C’est un choix à faire et c’est un risque que le monde prend. Mais dans un autre sens, si tu ne risques rien dans la vie, tu n’as rien. L’idée revient à trouver un juste milieu. Ça revient tout le temps à l’équilibre. Mais pour revenir à ce qu’on disait, il y a beaucoup de pression.

Elle vient d’où cette pression?

Ça vient des entraîneurs et des directeurs des programmes. Ce sont eux qui vont mettre de la pression sur les athlètes. En théorie, ce que je crois qui va faire un bon athlète ce n’est pas nécessairement la quantité d’entraînement qu’il va faire, mais bien sa capacité à analyser et à intégrer les autres éléments qui vont le faire bien performer. Je pratique un sport qui est extrêmement technique, où il y a beaucoup d’éléments que tu peux contrôler en plus de l’entraînement. C’est un peu comme ça que je m’en suis sorti. Les entraîneurs, ils veulent que les athlètes soient en forme et que ça bûche pour avoir toutes les chances de leur côté. Et dans un certain sens, je les comprends, mais je trouve ça triste pour certaines personnes, car ils les font complètement décrocher de l’école. Ç’a toujours été comme ça dans le canoë-kayak. Les camps d’hiver, ç’a toujours été le mythe. Il faut que tu ailles en Floride si tu veux performer.

Et ça commence jeune?

Ça peut commencer très jeune, oui. À partir de 14-15 ans. Je connais du monde que ça fait longtemps qu’ils n’ont pas vu un hiver au Québec. À un moment donné, il y a un prix à payer pour ça.

Au point de vue scolaire, la situation était la même pour Émilie Mondor. Arrêter ses études, c’était impensable. La coureuse a pu jumeler le sport et les études en allant étudier en Colombie-Britannique, où elle courait pour l’équipe de l’Université Simon Fraser.

« Pour moi, il n’y avait même pas de choix possible. Je n’arrêtais pas l’école, point final. Je sais qu’on parle d’un métier de coureuse et mes parents ne le voient pas totalement comme un métier. Que j’abandonne l’école, pour eux ç’aurait été impossible. Et pour moi, ce n’était pas possible non plus. C’était hors de question, donc il fallait que j’en fasse un métier et que je poursuive l’école en même temps. De toute façon, à ce moment-là, je n’avais pas assez d’argent pour seulement faire de la course. Je voulais continuer l’école et le seul moyen qui me permettait de continuer à courir, c’était d’avoir une bourse universitaire. C’était mon seul moyen pour survivre en continuant de courir. J’avais donc le choix d’aller aux États-Unis, ce que font la plupart des gens, mais ça ne m’a jamais intéressée, même si j’avais pu aller pratiquement partout, car j’avais plusieurs offres. C’était déjà difficile pour moi de faire un bond à l’extérieur du Québec pour aller au Canada anglais en ce qui concerne ma famille, alors aller aux États-Unis, c’était vraiment trop grand. J’ai analysé si je pouvais avoir des bourses universitaires au niveau canadien qui étaient semblables à celles aux États-Unis. Il n’y en avait aucune, sauf à l’Université Simon Fraser, où on me donnait une bourse complète. J'ai cherché l’équivalent au Québec, mais ça n'avait pas de sens. Ils ne payaient même pas la résidence. À Simon Fraser, au moins, je n’avais pas à payer pour ma résidence et pour mes études. Finalement, je ne payais que pour ma nourriture. »

Émilie Mondor a gravi les échelons de l’athlétisme à une vitesse impressionnante. Après avoir pratiqué le volleyball dans un programme sports-études, elle a bifurqué vers l’athlétisme en secondaire 4.

Tu as commencé l’athlétisme sur le tard, non?

Très tard, oui. Une année plus tard, j’étais championne canadienne junior en cross-country et je finissais dixième aux championnats du monde juniors à Marrakech. J’avais une base en soccer et je jouais au volleyball en même temps. Et quand je me mets une idée en tête… Ça n’a pas pris beaucoup de temps à me développer comme athlète en course de fond. Au début, j’avais commencé en pentathlon, car c’était la mentalité de Sylvain (Ndlr : Lavallée, son premier entraîneur en athlétisme). Il trouvait que je courais tellement mal. Il m’a dit : « On va faire du sprint et de la technique. » Ça n’a pas pris un ou deux mois avant que je dise que j’avais l’impression d’absolument rien faire dans les entraînements et j’ai décidé d’aller en demi-fond. Et là, j’ai vraiment trouvé ce que j’aimais.

C’est la période critique, où tu n’as pas encore ton financement de Sport Canada, mais que tes besoins sont de plus en plus grandissants. Malgré tout le talent au monde, c’est l’étape où « ça passe ou ça casse »?

C’est exactement à ce moment où il faut avoir des jeunes de la relève dans le sport, car il y a un écart entre les besoins et ce qu’ils ont. Maintenant, c’est mieux avec les subventions, surtout au Québec avec le programme Équipe Québec. Ça aide un peu les plus jeunes. Dans mon temps, ces programmes n’existaient pas. Je n’avais rien, même si j’avais terminé dixième au monde. Je n’avais rien parce que j’étais junior. Franchement, le seul moyen que j’aurais pu passer au travers, ç’aurait été de m’expatrier dans une école aux Etats-Unis ou de faire ce choix-là, à Simon Fraser. Et j’ai eu de bons parents qui m’ont tellement aidé à ce niveau-là. S’ils n’avaient pas été là, je n’aurais jamais pu le faire. (Avant d’aller à Simon Fraser), je travaillais. Je ne foutais pas rien. J’allais à l’école, je m’entraînais et je travaillais du jeudi au dimanche à vendre des souliers de course.

La semaine prochaine : le dopage
hier : Clara Hughes, repartir à zéro
mercredi : Le mythe « sport de haut niveau = santé »
mardi : L’argent : problème et solution

veloptimum.net a le plaisir de vous présenter en exclusivité
des extraits d´un ouvrage en préparation écrit par Mathieu Laberge,
que les amateurs de vélo et de ski de fond connaissent bien pour avoir lu
des centaines de fois dans nos pages les nouvelles de vélo,
de ski de fond et de biathlon qu´il a écrites pour Sportcom.

Guy Maguire
webmestre

Les photos du haut de page sont de Bernard Brault du quotidien la Presse pour Clara Hughes et Émilie Mondor et de Rob Jones de The Canadian Cyclist pour Dominique Perras.


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