À fond dans le sport
extraits d'entrevues réalisées par Mathieu Laberge
(les origines de ce projet)

Le mythe « sport de haut niveau = santé »

Le corps humain est une machine fantastique qui a toutefois ses limites. Que ce soit rouler 30 000 kilomètres par année à vélo ou de courir 150 kilomètres par semaine, il doit forcément s’adapter à ce rythme d’entraînement soutenu. Les athlètes de haut niveau doivent constamment être en équilibre sur la fine limite entre la santé et la maladie afin d’optimiser leurs performances. Lorsqu’on les questionne à savoir s’ils ont l’impression d'hypothèquer leur corps pour l’avenir ils en sont conscients.

Commençons par Émilie Mondor. Quelques mois après la réalisation de cette entrevue, elle a dû se retirer de la compétition parce que ses os avaient de la difficulté à absorber le calcium. Avant même de connaître ce problème qui allait l’affliger et la mettre à l’écart de la compétition pendant un peu plus d’une saison, elle savait déjà qu’elle devait prendre des précautions pour ne pas pousser son corps à une limite, ce qui aurait des conséquences néfastes et peut-être irréversibles.

Quand tu es une athlète de haut niveau, as-tu l’impression que tu es en train d’hypothéquer ton corps pour l’avenir?

Oui. Ç’a été un des gros aspects cette année pour moi. En course, être une athlète féminine, c’est très différent d’un athlète masculin. Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte, mais nous, on a des aspects qui sont en lien avec le fait d’être une fille. Il faut vraiment faire attention comme l’ostéoporose et tout le système hormonal. Ce n’est pas pour rien si dans les années 1960 on ne faisait pas courir les femmes à des courses plus longues que 1500 mètres, car on pensait qu’elles devenaient moins fertiles. Maintenant, on court de longues distances, mais le corps féminin a beaucoup plus de difficulté à accepter un travail très élevé du côté hormonal. Pour moi, ç’a toujours été des aspects super importants. La plupart des filles s’en foutent un peu de ces choses-là dans les sports d’endurance. Ma mère est infirmière et j’étudie moi-même en biologie, donc je connais ça moi aussi. Je ne suis pas prête à gagner une médaille d’or si ça veut dire que je ne marcherai pas quand j’aurai 40 ans parce que je fais de l’ostéoporose. J’ai aussi l’intention d’avoir une famille, donc je ne suis pas prête à hypothéquer mon corps pour atteindre des limites.

Le corps humain est fait pour courir, mais peut-être pas autant que le fait un athlète de haut niveau?

La course est très bonne pour le corps humain, mais nous, nous sommes tellement dans les extrêmes. Je me suis rendu compte que nous avons ce mythe dans la société que les athlètes olympiques et les champions du monde sont des personnes qui représentent la santé. Et je peux dire franchement que la plupart des athlètes qui sont les meilleurs au monde sont probablement le plus loin de la santé.

Ceux qui me connaissent savent que je suis une très grande contrôlante. Je suis ultra perfectionniste. Un des aspects négatifs de moi c’est que j’essaie de tout contrôler. Et c’est pour cela qu’à la limite, être une championne du monde ou être surentraînée, c’est à peu près 1 centimètre de différence. Moi, je joue tout le temps avec cette limite-là. Des fois, je peux passer la barrière d’un côté négatif où je vais commencer à avoir des blessures ou être totalement brûlée. Je ne suis pas le genre d’athlète que l’on doit pousser pour en faire plus. Au contraire, il me faut un entraîneur qui me retient.

Et ça, je le sais et j’essaie de travailler là-dessus. C’est le genre de personnalité que j’ai et c’est comme ça un peu dans tout ce que je fais. Et ce n’est pas une qualité, c’est beaucoup plus un défaut (rires). Comme mon agent me dit : « Ton plus grand défaut est aussi ta plus grande qualité. » La course de fond est quelque chose de très difficile physiquement. Souvent, on est comparés à des malades. On se dit : « comment peuvent-ils souffrir pendant aussi longtemps, 15-20 minutes ou un marathon? » Ils ont l’air de souffrir pendant 2h30. Mais c’est cette game-là, où tu joues tout le temps avec ces limites. C’est aussi pourquoi il y a beaucoup de coureurs de fond qui prennent des mois pour se retrouver avec eux-mêmes et avec leur corps, parce qu’à un moment donné, le corps dit : « peux-tu être gentil avec moi une fois de temps en temps, parce que j’en ai donné beaucoup? » Moi, c’est ce qui m’est arrivé après les Jeux (olympiques d’Athènes en 2004). Il fallait que je me mette à penser à moi. Donner, donner, donner, le système nerveux résiste, mais à un moment, il lâche et il frappe un mur. C’est la même affaire avec quelqu’un qui est à l’université dans ses derniers examens de fin d’année. Il ne dormira pas pendant un mois. Ça va bien le temps qu’il fasse ses examens, mais après, quand le stress tombe, il est malade pendant deux mois.

Pour sa part, Dominique Perras passe des centaines d’heures par année assis sur une selle de vélo.

30 000 kilomètres de vélo par année, ça use le corps. As-tu l’impression, en tant qu’athlète de haut niveau, que tu es en train d’hypothéquer et d’user ton corps pour ton après carrière?

« Ouais (songeur). C’est sûr que le sport de haut niveau, ce n’est pas la santé. D’une part, oui, c’est certainement mieux que certaines pratiques de gens qui sortent et qui se défoncent, mais je veux dire 30 000 kilomètres par année, les risques de chutes…

Laurent Jalabert (NDLR : un ancien champion du monde) avait dit, au moment de prendre sa retraite, que ce n’était pas normal de rouler 30 0000 kilomètres par année.

Non. J’ai beaucoup d’amis qui ont eu mal au dos quand ils ont arrêté. Ils ne s’en sont jamais rendu compte et, en arrêtant, ils ont commencé à avoir mal au dos un an ou deux après. Tu es penché pendant des années et tu ne t’en rends pas compte. Ce sont des détails comme ça. Et être à 180 de pulsations cardiaques par minute pendant quatre heures par jour, et ce 80 ou 100 jours par année, ce n’est pas l’idéal pour le cœur. Moi, en tout cas, j’ai toujours été très conscient et très préoccupé de ma santé future. Franchement, ça a toujours été l’élément le plus important, surtout face à d’autres problématiques.

(…)

jeudi : Clara Hughes, repartir à zéro
hier : L’argent : problème et solution

veloptimum.net a le plaisir de vous présenter en exclusivité
des extraits d´un ouvrage en préparation écrit par Mathieu Laberge,
que les amateurs de vélo et de ski de fond connaissent bien pour avoir lu
des centaines de fois dans nos pages les nouvelles de vélo,
de ski de fond et de biathlon qu´il a écrites pour Sportcom.

Guy Maguire
webmestre

Les photos du haut de page sont de Bernard Brault du quotidien la Presse pour Clara Hughes et Émilie Mondor et de Rob Jones de The Canadian Cyclist pour Dominique Perras.


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