2 mars 2008

Prendre part au débat

Mathieu Toulouse

Dans le numéro précédent, je vous promettais une chronique sur le dopage. C’était dans la foulée de l’affaire Jeanson. Bien que la nouvelle ne soit plus fraîche, la question n’en demeure pas moins d’actualité.

De nouvelles histoires de dope font surface une fréquence effarante en cyclisme. Notre sport est cependant loin d’être un cas d’exception, le problème étant endémique dans plusieurs disciplines. On n’a qu’ penser aux récentes nouvelles impliquantMarion Jones et les joueurs professionnels de baseball. Vu son étendue, ce problème est souvent commenté et analysé. Pourtant, les athlètes hésitent souvent prendre part au débat, hormis ceux et celles qui prennent position de façon strictement manichéenne. Ce genre d’approche peu compromettante est mon avis trop simpliste pour permettre une véritable discussion sur la réalité complexe du dopage sportif. Un peu pour y remédier, je donne ici mon point de vue, en espérant qu’il contribuera nourrir le débat de manière constructive.

Comme le dopage est une forme de fourberie, en discuter mène souvent une réflexion sur le mensonge. Pourtant, chaque fois qu’on apprend qu’un athlète s’est dopé durant sa carrière, certains s’étonnent qu’il ait pu mentir avec sangfroid, parfois durant plusieurs années. Comme si le péché du mensonge s’ajoutait celui de la tricherie. En fait, le mensonge est indissociable du dopage. À partir du moment où un athlète choisit d’emprunter cette voie, il est condamné mentir pour le reste de sa carrière sportive. Ce fut le cas de Geneviève Jeanson. Les deux Pierre (Hamel et Foglia) se sont d’ailleurs sentis blessés parce qu’elle leur avait menti alors qu’elle entretenait avec eux des liens d’amitié. Comme si elle leur « devait » l’honnêteté. Cette attente est irréaliste. Ce sont deux chroniqueurs cyclistes bien en vue au Québec. Leur dire la vérité aurait constitué un risque beaucoup trop grand. Quand on se dope, il faut absolument mentir, parfois même ceux qu’on aime, pour se protéger.

Certains poussent un peu plus loin l’analyse du mensonge des dopés. À ce sujet, Pierre Foglia a déj écrit ceci : «Les athlètes qui se dopent ne peuvent tout simplement pas vivre avec l’idée qu’ils sont des dopés, des tricheurs. Alors ils se dédoublent. Pour leur permettre de survivre, leur cerveau leur construit un double complètement innocent. » Je crois qu’il a tort, du moins dans la grande majorité des cas. Certes, plus un athlète ment souvent, plus il arrive le faire facilement et de manière convaincante.

Mais cela ne veut pas dire qu’il se met « croire » son mensonge et devient schizophrène. Il demeure conscient qu’il triche. Le code mondial antidopage est d’ailleurs d’une limpidité désarmante. Il s’agit d’une liste de substances et de procédés interdits pour les athlètes. Point. Vous êtes-vous dopé ? Seulement deux choix de réponse : oui ou non.

Les gagnants comme Geneviève Jeanson,Marion Jones et Bjarne Riis sont souvent des personnes très méthodiques, organisées et intelligentes. Elles savent très bien qu’elles mentent lorsqu’elles répondent non cette question. D’ailleurs, le seul moment que j’ai trouvé vraiment émouvant dans l’émission Enquête a été celui où Geneviève a dit, d’une voix chargée de sanglots : «Ce qui m’a fait le plus mal a été de mentir tous ceux qui me croyaient. » Ce sont les aveux de quelqu’un qui croit son mensonge, ça ? Jamais.

Par contre, sans croire leur mensonge, les athlètes veulent penser que ce qu’ils font n’est pas si grave. Selon certains psychologues, plusieurs font de la désindividualisation, qui consiste se convaincre qu’une pratique répréhensible est moins grave quand elle est courante. Ce schème de pensée, qui permet de mieux vivre avec ses péchés, est en fait très répandu, et pas seulement chez les athlètes. On peut s’en servir pour banaliser l’évasion fiscale, le travail au noir, la délinquance au volant et bien d’autres choses. Bien sûr, il s’agit d’un mécanisme mental, d’une vue de l’esprit. Qu’un acte immoral soit posé par d’autres ne le rend pas plus moral. Le dopage reste fondamentalement répréhensible et fait des victimes.

Justement, la vertu en sport peut être bien ingrate. Le dopage a un impact direct sur tout le fonctionnement du système compétitif. Si on accepte que le problème soit endémique dans certaines sphères, l’athlète qui s’y trouve est dans une fâcheuse position. Il peut se doper comme les autres pour rester dans le coup, ou alors refuser de le faire et se contenter d’objectifs plus humbles mais atteints noblement. S’il a déj consacré plusieurs années de sa vie son développement en tant qu’athlète et a fait de nombreux sacrifices, il trouvera difficile de sagement baisser les bras. Il existe sans doute des athlètes qui ne se « désindividualisent » pas, qui savent que se doper est immoral, mais qui s’y résolvent contrecoeur. J’imagine qu’ils ne dorment pas toujours bien.

D’ailleurs, les gens s’imaginent souvent que les athlètes qui choisissent de se doper sont des êtres immondes, cupides et malveillants. C’est faux. Quand un athlète reconnu pour de belles qualités humaines est soupçonné de dopage, certains ont le réflexe de se dire : «Ah non, pas possible ! Pas lui, c’est un trop bon gars. » Ou alors : «Ah non ! Je le connais. » Tyler Hamilton, qui semble effectivement être un très bon gars, a longtemps surfé sur cette perception. On sait aujourd’hui qu’il était un gros client du scabreux docteur Fuentes. Malheureusement, même des individus qui paraissent sains et équilibrés finissent par céder la tentation.

Quelles sont les causes du dopage et qui en est responsable ? D’après moi, il y a plusieurs réponses. En premier lieu et au-del de tout le reste, l’athlète luimême est blâmer. Chaque individu jouit de son libre arbitre et est responsable des choix qu’il fait sur les plans éthique, moral et légal. Il doit en assumer les conséquences. On peut aussi faire porter une part de responsabilité un entourage malsain, que ce soit un entraîneur, des coéquipiers ou un médecin. Bien que ce ne soit pas facile, il faudra trouver des moyens de punir ces personnes ou tout le moins de les écarter du milieu sportif.

Le public doit également faire son examen de conscience et se demander ce qu’il attend vraiment des athlètes. Les fans veulent des records, des super athlètes qui écrasent leurs rivaux : des Geneviève Jeanson, desMarkMcGuire et des Marion Jones. Or, dès qu’ils constatent ce que leurs idoles doivent faire pour y arriver, ils sont déçus et fâchés. C’est de la dissonance cognitive : dans le contexte sportif actuel, on ne peut la fois être complètement au-dessus du lot et ne pas « taper dans le pot ». Il faut peut-être repenser son rapport au sport d’élite et réapprendre l’aimer pour tout ce qu’il a de bon offrir et pas seulement pour les médailles olympiques et les records. La commission Dubin, qui a enquêté sur le scandale de Ben Johnson il y a près de 20 ans, en avait d’ailleurs fait une de ses recommandations. Visiblement, on l’a oubliée.

Par ailleurs, le mercantilisme a envahi le sport d’élite. Les salaires, bourses et commandites ont explosé. Les sommes en jeu sont désormais énormes, et l’appât du gain est un incitatif indéniable l’abus de substances dopantes. Je n’entrevois pas de solution facile.

On pourrait espérer un réaménagement du partage des revenus entre les athlètes d’élite pour le rendre moins inéquitable, mais cela me paraît utopique. Le sport d’élite est une méritocratie dans son expression la plus pure. Certains ont même proposé l’adoption d’un code d’éthique pour les commanditaires, arguant que ces derniers encouragent sans scrupules les athlètes prêts tout pour gagner. Je crois qu’ils font fausse route. Les commanditaires ont le mérite de jouer franc-jeu : en soutenant un athlète, ils achètent de la publicité. Il suffirait que l’opinion publique s’affirme franchement contre le dopage, et les commanditaires laisseraient probablement tomber les athlètes risque, par exemple ceux qui omettent de se présenter un contrôle antidopage.

Une autre cause du dopage est sans doute l’attrait de la gloire et du high de la victoire. Un grand succès sportif est bien éphémère et finalement plutôt insignifiant, mais il est extrêmement grisant. On peut devenir dépendant de cette émotion presque primale. En 1997, le magazine Sports Illustrated a posé la question suivante un groupe d’athlètes olympiques masculins : « Si on pouvait vous donner une substance qui vous ferait gagner toutes les compétitions dans votre discipline durant les cinq prochaines années, mais qui vous tuerait au terme de cette période, la prendriez-vous ? » Plus de 50 % ont répondu oui. Ce résultat est éloquent quant la complexité des raisons qui poussent les tricheurs tout transgresser, y compris leur intégrité physique.

Comme pour brouiller encore plus les pistes d’explications, certains athlètes trichent dans des sports qui n’apportent ni gloire ni fortune. Par exemple, les athlètes de tir prennent parfois des bêtabloquants pour ralentir leur rythme cardiaque et mieux viser. Vous connaissez beaucoup de tireurs au pistolet qui sont millionnaires et populaires ? Le sport est-il donc ce point souillé qu’il faille s’en désintéresser complètement ? Mène-t-il inévitablement la manifestation des caractéristiques les plus sombres de l’être humain ? Faut-il écouter Albert Jacquard, qui prône un réaménagement des Jeux olympiques visant favoriser la communion entre les participants et s’éloigner de la compétitivité ? Je ne crois pas.

Pour moi, le sport fait partie de notre patrimoine culturel. Il a le pouvoir de nous faire vibrer, de nous rapprocher, de nous inspirer. Il peut être source de fierté nationale, rapprocher des peuples en guerre, surmonter les barrières ethniques et linguistiques et, tous les deux ans, réunir le monde entier autour des Jeux olympiques. Je comprends qu’il puisse ne pas intéresser monsieur Jacquard, mais je ne vois pas en quoi il est moins digne que tous les autres produits culturels au mandat plus ludique. L’être humain a besoin de plusieurs formes de nourriture ; le divertissement et le jeu comptent parmi elles.


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