Mathieu Toulouse
Dans le cyclisme, on trouve le paradoxe suivant : presque tous les Nord-Américains ont déjà fait du vélo, mais la majorité d'entre eux n'a aucun intérêt pour les compétitions cyclistes. On observe le même phénomène au soccer, en natation et en ski de fond. Or, si le cyclisme d'élite n'est pas lui-même un sport très populaire, comment expliquer qu'une de ses « sous-disciplines », le cyclocross, soit soudainement en vogue? Même le New York Times, toujours à l'affût des tendances, publiait dans son numéro du 25 novembre 2006 un article de fond sur la finale du US Grand Prix of Cyclocross.
Le cyclocross aurait été inventé en France au début du siècle dernier, donc bien avant 1970, année approximative de la naissance du vélo de montagne. Le sport gagne rapidement en popularité dans les pays voisins. Le premier Championnat du monde de cyclocross sanctionné par l'UCI se tient à Paris en 1950.
Aux États-Unis, on commence à pratiquer le cyclocross vers 1970. En 1975, on organise le premier Championnat national américain. Le sport grandira tranquillement et sèmera ses graines en Californie, en Oregon, dans l'État de Washington et en Nouvelle-Angleterre. Malgré l'avènement du vélo de montagne dans les années 1990, le cyclocross continue de gagner des adeptes. Les coureurs américains progressent eux aussi. En 1999, Tim Johnson remporte une médaille de bronze chez les Espoirs au Championnat du monde, tandis que son compatriote Matt Kelly remporte la course chez les Juniors.
Comment expliquer que ce sport un peu absurde soit soudain populaire aux États-Unis, un pays où il n'y a pas vraiment de tradition cycliste? (Et j'insiste: ce sport est un peu absurde. Essayez d'expliquer à une tante que vous faites des courses de «bécik à pédales , avec un vélo de course, mais dans la bouette, ce qui implique que vous couriez avec le vélo sur le dos!) Je crois qu'il y a plusieurs réponses.
La première est sans doute la plus difficile à démontrer. Selon moi, le cyclocross jouit actuellement de ce qu'on pourrait appeler un «effet de mode». Pour des raisons qui ne sont pas nécessairement liées à ses caractéristiques intrinsèques, le cyclocross est in. Le phénomène des modes regorge de mystères insondables ; j'en suis encore à essayer de comprendre la mode des cravates bolos.
La deuxième réponse réside dans ce petit côté «bas bruns» du cyclocross. La barbe, la chemise à carreaux, le pantalon de velours côtelé et la tuque en macramé sont populaires sur les sites de course aux États-Unis. Idem pour les piercings et les tatouages. L'anti-mode est à la mode ? Peut-être, mais là on retourne dans le labyrinthe des tendances, où je préfère ne pas m'engager. Une chose est certaine cependant : plusieurs sont attirés par le cyclocross justement parce que c'est un sport peu connu et original.
Au-delà de tout ça, c'est un sport magnifique, excitant et très convivial pour les spectateurs. Comme les courses sont courtes et rapides, elles sont souvent captivantes et très serrées jusqu'à la fin. Les parcours sont courts, et les spectateurs arrivent donc facilement à suivre le déroulement des courses.
Le cyclocross a aussi son côté extrême. Étant donné que les compétitions ont lieu l'hiver, la boue, le froid et les intempéries sont souvent au rendez-vous. Ces conditions rendent les parcours plus difficiles, donc spectaculaires ; c'est plus éprouvant pour les coureurs, mais aussi pour le matériel. Dans les conditions les plus difficiles, un coureur peut choisir de changer de vélo à chaque tour, ce qui force ses mécaniciens à effectuer autant de lavages et d'ajustements qu'il y a de changements de monture. Ces nombreux arrêts de même que les chutes et les bris mécaniques ajoutent du piquant aux courses et donnent lieu à de nombreux rebondissements.
Enfin, il y a le côté party. Souvent, en Belgique, les épreuves de cyclocross sont aussi des kermesses, et cette tradition a franchi l'Atlantique. Les spectateurs chantent, crient, agitent des cloches, se déguisent et carburent souvent au houblon.
Je me suis demandé pourquoi je participais à cette folie. Bien sûr que c'est amusant, mais il faut parfois que je parcoures plus de 2000 km pour aller jouer dans la bouette pendant une heure. La réponse m'est venue durant le week-end du 17 décembre, alors que j'étais au Rhode Island pour participer à une course sur invitation, le lendemain du Championnat national américain. Le Championnat avait lieu le samedi et j'y étais spectateur, nationalité oblige. Ryan Trebon a mené la course de bout en bout, ce que certains spectateurs ont trouvé un peu ennuyeux. Moi, cette domination m'a rappelé les rares moments de grâce dans une vie de cycliste, quand tout va tellement bien que ça semble se faire tout seul. Ces jours-là, on va plus vite que tous les autres même si tout paraît au ralenti. C'est presque comme si on était spectateur de sa propre performance. Chaque geste, chaque coup de pédale est facile et se fait dans une harmonie totale. Ce n'est pas grand-chose et ça dure juste une heure. C'est après ça que je cours sur mon vélo, 300 jours par année...
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