Mathieu Toulouse
Dans le sport, et un peu dans la vie aussi, il y a ce qu'on appelle, en bon québécois, des «tchôqueux», des gens qui n'arrivent jamais à livrer le meilleur d'eux-mêmes quand ça compte vraiment. Jusqu'à tout récemment, je méritais cette épithète peu enviable. À tous les championnats du monde auxquels j'avais participé, j'avais été lamentable. J'étais un «tchôqueux».
Pour 2005, j'avais pris la ferme résolution de changer les choses. Après tout, le Championnat du monde est la course la plus importante de l'année, exception faite des années olympiques. Toute ma saison d'entraînement avait donc été pensée avec sapience par Éric Van den Eynde, mon entraîneur, pour que je sois au meilleur de ma forme.
Cette année, la course avait lieu à Livigno, en Italie, à près de 1800 m d'altitude. Pour ceux et celles qui n'ont jamais eu le bonheur de vivre l'effort en hypoxie, imaginez-vous (ou tentez l'expérience, pour les masochistes) faire la montée Camillien-Houde à bloc, en essayant de respirer dans un sac en papier brun. Ce n'est pas très plaisant. Afin que l'impact de l'altitude sur ma performance soit minimisé, j'ai passé deux semaines à Boulder, au Colorado, pour m'acclimater avant l'épreuve cible. L'altitude de cette ville se rapproche de celle de Livigno. Le fait qu'il s'agit d'une ville universitaire, où les jeunes filles, belles et sportives, sont légion, était une pure coïncidence et n'avait rien à voir avec mon choix...
Après Boulder, je me suis dirigé vers la charmante et paisible Virginie-Occidentale, paradis du cerf de Virginie et de la canette de bière lancée par la fenêtre du pick-up. J'y disputais une manche de la Norba. Un petit problème avec mon vélo m'a empêché de m'exprimer pleinement, mais j'ai senti que je retrouvais la forme. En prime, j'ai eu la chance de goûter au légendaire moonshine, alcool clandestin fait dans des alambics secrets. Kip, mon fournisseur, m'a juré que ça me «mettrait du poil sur la poitrine». J'ai trouvé que ça goûtait la térébenthine et que ça aurait sans doute plus de chances de me les faire tomber, les poils.
Mon arrêt suivant fut l'extrême sud du Vermont, pour la finale de la série Norba. Je commence vraiment à être un vieux loup parce qu'encore une fois mes sensations ne m'ont pas trahi. J'ai terminé cinquième, mon meilleur résultat en Norba, ce qui m'a permis de me hisser au sixième rang du classement général. Je n'ai pas pris de moonshine cette fois, mais une bonne douche de champagne, gracieuseté de mon coéquipier Geoff Kabush qui célébrait sa victoire au classement général. C'était la première fois de ma vie que je voyais une bouteille de champagne avec un bouchon qui se dévisse !
Je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer ; le lendemain de la course, nous devions nous rendre à l'aéroport de Boston pour nous envoler vers l'Italie. Une correspondance un peu serrée à Toronto nous a fait craindre que nos bagages ne manquent l'avion... Avec raison ! Nous sommes arrivés en Italie le mardi ; nos vélos, eux, sont arrivés le vendredi. Dans l'intervalle et après avoir bu beaucoup trop de cappuccinos en espérant que mon vélo apparaisse comme par magie, j'ai dû me résoudre à en emprunter un pour m'entraîner. J'ai été soulagé quand j'ai enfin retrouvé le mien.
Le parcours de Livigno était particulièrement difficile, ponctué de plusieurs montées beaucoup plus abruptes que ce qu'on voit normalement en Coupe du monde. Pour vous donner une idée, j'ai fait toutes les courses de la saison 2005 avec seulement deux plateaux sur mon pédalier, mais j'ai demandé à mon mécanicien de remettre le petit plateau pour me permettre de passer les pires sections de Livigno. Les maniaques d'équipement comprendront : selon la rumeur, Bart Brentjens avait 32 X 32 comme plus petit braquet ! J'avais 22X34.
J'ai fait une très belle course. Je n'ai eu aucun pépin mécanique et j'ai géré mon effort avec sagesse. En altitude, il faut à tout prix éviter de trop «aller dans le rouge», puisque le corps s'épuise plus facilement. J'ai terminé 28e, ce qui me place 3e Canadien de la journée et 4e Nord-Américain. Peu après avoir croisé le fil d'arrivée, j'ai vu mon compatriote Seamus McGrath. Quand je lui ai annoncé mon résultat, il a rétorqué : «Finally, Mat ! It was about time...» Je vous l'avais dit, «tchôqueux»... L'automne marque l'arrivée de la période des transferts. Comme cette année ne fait pas exception, je vous donne les dernières nouvelles.
Trent Lowe, spectaculaire en début de saison sur route et en vélo de montagne, vient de signer un contrat avec l'équipe Discovery et passera donc à la route à temps plein. Il laisse un siège vacant chez Gary Fisher, et je dois avouer que j'ignore qui l'occupera. On m'a dit que ce sera peut-être Kashi Leuch. Roland Green et Peter Wedge, les deux comparses de chez Kona, accrocheront leurs roues pour passer à autre chose. Peter pourra enfin terminer ses études en génie entreprises il y a près de 12 ans. Roland prévoit aller à la pêche au saumon et réfléchir à l'avenir. Max Plaxton, après une saison très difficile chez Maxxis- Europe, reprendra probablement les couleurs de Rocky Mountain. Todd Wells serait intéressé à faire un saut sur la route comme Trent Lowe, mais il n'a pas réussi à s'entendre avec une équipe de route au moment où j'écris ces lignes. Enfin, Geoff et moi avons renouvelé nos contrats avec Maxxis. Je porterai d'ailleurs un maillot orange pour les deux prochaines années au moins.
Chez les femmes, il y a peu de nouvelles. Paola Pezzo annonce encore une fois sa retraite, mais cette fois ça semble être pour de vrai. Alison Dunlap quitte aussi le monde de la compétition. Les contrats de Marie- Hélène Prémont, d'Alyson Sydor, de Gunn Rita Daehle et de Kiara Bisaro s'étendent au moins jusqu'à la fin de la saison prochaine, donc pas de changements pour elles. Sur ce, je vous souhaite un bel automne. Pour ma part, je vais prendre un petit congé des chambres d'hôtel et en profiter pour réactiver ma vie socioculturelle. Il y a quelques mois que je suis en jachère. À bientôt.
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