Mathieu Toulouse
Je suis arrivé au Texas avec dans mes bagages un paquet de préjugés. Dans mon esprit, l'État de George Doubleiou foisonnait de chrétiens fondamentalistes d'extrême-droite, tous membres de la National Rifle Association1 et conduisant des véhicules gigantesques et polluants because it's their God-given right.
Comme pour jeter de l'huile sur le feu de mes fantasmes, ma destination finale était Waco, où avait eu lieu l'épisode des Davidiens2. J'allais certainement me retrouver en danger de lynchage chaque fois que j'irais rouler sur la route, et risquais à tout moment d'être renversé par de monstrueux VUS. Et c'est pas comme si mon uniforme d'équipe en lycra (et aux couleurs pastels) allait m'aider à gagner leur sympathie.
J'avais bien sûr tout à fait tort. Le Texas fait partie de la Bible Belt, région des États-Unis où la pratique religieuse est encore très importante. Les gens y sont effectivement plutôt à droite et conservateurs, mais les Texans sont aussi très fiers de leur «Southern Hospitality». Je ne saurais compter le nombre de fois où des automobilistes m'ont envoyé la main alors que j'étais à vélo.
Lors d'une longue sortie, j'ai dû m'arrêter pour arroser les fleurs. Ma besogne terminée, je me suis retourné pour remonter en selle, et j'ai remarqué qu'un pick-up s'était arrêté tout près. «Ça y est, je me suis dit, je me fais péter les jambes pour avoir pissé sur son cactus.» Mais non, pas du tout: le gaillard aux moustaches en fer à cheval voulait seulement savoir si j'étais perdu et m'aider à retrouver mon chemin.
Le but premier de mon voyage au Texas était de participer à la première manche de la série Norba. J'abordais la chose avec un mélange de hâte, d'espoir et d'appréhension. Hâte, parce qu'après avoir passé les trois derniers mois à ne faire qu'entraînement et vie d'ascète, j'étais prêt à renouer avec la compétition. Espoir, parce que tout athlète de haut niveau souhaite dans son for intérieur être le meilleur, tout le temps. Appréhension parce que je voulais avoir un bon résultat, mais pas trop. Je m'explique: j'ai tendance à arriver en début de saison très bien préparé, si bien que j'entame la campagne avec un niveau de forme difficile à maintenir, alors que les compétitions les plus importantes sont tenues au milieu de la saison ou à la fin de celle-ci. Cette année, j'ai donc pris la résolution de commencer plus doucement.
Tous les meilleurs vététistes de l'Amérique du Nord étaient de la partie. Avec les sélections olympiques qui approchent à grands pas, Américains et Canadiens doivent tenter de prouver aux sélectionneurs qu'ils méritent un billet pour Athènes. On peut difficilement imaginer meilleur test que la première étape de cette compétition: un contre-la-montre individuel sur sentiers sinueux avec de bonnes sections de pédalage. Douze petites minutes de souffrance et des poussières auront suffi à mon ami et collègue Seamus McGrath pour prouver qu'il était le plus rapide. Il a devancé de peu son fidèle partenaire d'entraînement Ryder Hesjedal.
Ryder, en plus de courir pour Gary Fisher en VTT, est désormais aussi coéquipier de Lance Armstrong chez US Postal. Il m'a dit que cette première course de VTT n'était pour lui qu'entraînement et qu'il ne s'attendait pas à y briller. Il espère être en grande forme au début du mois d'avril et être choisi pour participer à Paris-Roubaix pour y épauler George Hincapie. Pas mal pour un gars qui s'entraîne! J'ai terminé au seizième rang, payant un peu de n'avoir pas fait de VTT de l'hiver en Espagne.
Les mêmes acteurs ont franchi la ligne d'arrivée dans l'ordre inverse à l'étape du lendemain: Ryder a terminé premier au Short Track, juste devant Seamus. Quant à moi, j'ai croisé la ligne en 10e place, quand même un peu déçu parce que je me sentais très bien mais n'ai pas réussi à bien me positionner pour le sprint final.
À la dernière étape, et pour la première fois en trois ans, un Américain a remporté un cross-country en Norba. Comme le tout se passait en plein cœur du Texas, l'événement s'est transformé en un moment historique. Imaginez, la Norba est leur série nationale et ça fait trois ans que nous, Canadiens, les privons de victoire. Jeremiah Bishop a été ce messie fort attendu et a devancé au sprint le Canadien Geoff Kabush. C'était de justesse. J'arrive encore une fois seizième, ce qui me place au 13e rang au classement général du week-end. En d'autres mots, j'ai été bon, mais pas trop. Mission accomplie !
Parlant de bon mais pas trop, l'illustre Roland Green avait abordé la course dans le même état d'esprit que moi. Il a terminé la fin de semaine au 10e rang. Il m'a confié que les Jeux olympiques étaient la seule épreuve qui comptait vraiment pour lui cette année et qu'il voulait être à son meilleur pour Athènes.
Ceux qui épluchent vraiment les résultats et nouvelles avec soin auront noté que plusieurs des meilleurs coureurs ont utilisé des vélos à double suspension. Est-ce la mort du hardtail ? Les top endossent-ils maintenant la nouvelle technologie? J'ai un petit secret à vous confier: plusieurs équipes forcent désormais leurs coureurs à utiliser la suspension arrière. Question de marketing.
La première compétition de l'année est aussi une bonne occasion de revoir des amis. Après le cross-country, nous nous sommes tous réunis pour une soirée «en famille» dans un restaurant de cuisine cajun pour un repas de haute gastronomie locale. Comme entrée: une chopine d'écrevisses, que les Texans appellent aussi mudbugs (bibittes de bouette). Puis, on a enchaîné avec un filet de barbotte accompagné d'une bière bien froide. Ce que ça goûte? Je ne le sais pas vraiment, ils mettent tellement d'épices sur tout ça que vos papilles gustatives ont tôt fait de faire la grève.
Mes amis de Colombie-Britannique et du Colorado en ont profité pour échanger leurs histoires de guerre d'entraînement dans la froidure hivernale. J'ai pas pu m'empêcher de rire un peu dans ma barbe en pensant à mes longues sorties effectuées sous le soleil d'Espagne. Je vous redonne des nouvelles après la Sea Otter Classic, dans un mois.
1. Organisme américain qui milite en faveur du libre accès aux armes à feu. 2. En 1993, la secte de David Koresh fut prise d'assaut par le FBI. Le tout se solda par le décès de plusieurs personnes.
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