Mathieu Toulouse
La fin de saison appelle toujours un bilan. C'est du moins ce que mon premier coach m'a toujours dit. Je suis plutôt d'accord avec lui, mais après 10 mois d'entraînement intensif et d'hygiène de vie monastique, je n'ai pas vraiment la tête aux bilans. J'ai plutôt envie de me changer les idées, de revoir mes amis et de remettre sur pied ma vie sociale.
Laurent Fignon a déjà dit que c'était sur le plan intellectuel qu'il avait dû faire le plus de sacrifices en choisissant de devenir coureur cycliste. Ce n'est pas mon cas. Le fait d'enfourcher mon vélo ne nécessite certes pas un travail cérébral exigeant, mais j'arrive tout de même à me nourrir le cerveau dans mes temps libres. Pour moi, le plus difficile est de concilier mon hygiène de vie avec les activités sociales normales d'un jeune dans la vingtaine. Je profiterai donc des deux prochains mois pour m'occuper de ce volet de ma vie.
Les derniers mois ont vu passer quelques moments que je ne saurais oublier de sitôt. Il y en a eu des bons et des moins bons. Lorsque je repenserai à ma saison 2004, ce seront sans doute les suivants qui me reviendront en tête.
Ma meilleure performance: à la Coupe du monde de Fort William, en Écosse, où j'ai terminé 24e. Chez les Canadiens, j'étais deuxième et parmi les 25 premiers dans une course relevée où les athlètes de la plupart des pays se battaient pour une place dans leur équipe olympique.
Ma pire performance: à la finale de la Coupe du monde à Livigno. J'étais malade et au bout du rouleau. Après deux tours, je puisais au plus profond de mes ressources pour rouler en 120e place. J'ai abandonné. Dur pour la confiance...
La citation de l'année : «Tu sais, le métier de coureur cycliste est le meilleur métier du monde quand ça va bien. Mais c'est aussi le pire métier imaginable quand la forme ne va pas.» Paul Rowney, athlète australien qui a pris sa retraite en juin 2004.
Mon pire moment: le 3 août, jour de mon anniversaire. Je me suis fait happer par une voiture alors que j'étais à vélo. En prime, je me suis tapé mon premier voyage en ambulance à vie. Je suis sorti de l'hôpital avec des points de suture et un diagnostic de ligaments déchirés à l'épaule. Inutile de dire que ma saison de vélo de montagne a alors pris un très mauvais tournant.
Le moment le plus absurde: le même soir, alors que le chauffard essayait de s'occuper de moi. Après être allé chercher des serviettes de papier au restaurant de falafels d'en face, il s'est mis en tête d'endiguer mon hémorragie au visage. Il fallait le voir me barbouiller de sang avec ses napkins à l'odeur de cumin.
Le moment le plus gênant: à la Classique Montréal-Québec. J'ai ressenti l'appel de la nature de façon trop insistante pour l'ignorer. J'ai dû m'arrêter dans un casse-croûte le long du Chemin du Roy. Les clients hébétés m'ont regardé me ruer vers les toilettes. Mais ils se sont surtout payé ma gueule en me voyant courir pour remonter à vélo afin de chasser pour rejoindre le peloton. For the record, je portais des bibs...
Le moment qui m'a fait le plus réfléchir: le Tour de Beauce, et surtout mon résultat à l'étape du mont Mégantic. Le vélo de montagne est encore en perte de vitesse et je semble désormais capable de tirer mon épingle du jeu sur route. Aurais-je choisi la mauvaise discipline ?
Le moment le plus frustrant: au lendemain du Championnat du monde, après 10 heures de conduite automobile. Je me suis heurté à un poste frontalier fermé entre la Suisse et l'Italie. Il faisait nuit depuis longtemps et notre hôtel, à Livigno, était à moins de 15 minutes de voiture de là.
Le moment le plus scandaleux: voir Philip Meirhaeghe se présenter aux Championnats du monde et à la finale de la Coupe du monde. Après avoir honorablement assumé les conséquences de ses gestes (NDLR, Philip a pris de l'EPO), il a décidé qu'après tout il s'ennuyait des courses et est venu faire son tour pour voir les potes. Pire, on annonçait récemment qu'il venait de disputer une course en Belgique, sa suspension n'ayant pas encore été officiellement annoncée.
La fin de la saison suppose aussi qu'on jette un petit coup d'œil devant. Quid de l'avenir? Voilà une belle question que j'esquive habituellement comme un expert. Je fais donc amende honorable et je vais l'aborder de front avec vous.
Avant de parler du mien, je me permets une réflexion sur l'avenir de mon sport. Comme je le disais précédemment, il assure difficilement sa popularité et, par extension, sa viabilité financière. Je crois que le vélo de montagne comme activité ludique va très bien, mais c'est l'intérêt pour la compétition qui est anémique actuellement. Au moment où j'écris ces lignes, la société T-Mobile vient d'annoncer qu'elle cesse de commanditer son équipe de vélo de montagne, qui était une des plus imposantes du circuit. L'équipe américaine Polo Sport devrait aussi baisser pavillon, bien qu'aucune annonce officielle n'ait encore été faite. Des rumeurs circulent aussi au sujet de l'équipe Trek; un petit oiseau m'a dit que l'équipe s'était déjà départie de son véhicule officiel de support. Finalement, on ignore si la société Specialized investira de nouveau dans la commandite après le scandale de dopage qui l'a touchée.
Alors que les équipes ont de la difficulté à trouver du financement, l'UCI tente encore une fois de donner un électrochoc au sport. Elle annonçait récemment la création d'une série d'épreuves de longue distance. La Coupe du monde marathon s'ajoute à la série déjà existante, désormais appelée cross-country olympique. Cette mesure aura-t-elle l'effet escompté? Je n'en suis pas convaincu; cela pourrait simplement diluer un peu plus les ressources.
De mon côté, je crois bien que l'équipe dont je fais partie, GearsRacing, continuera d'exister et que j'y aurai une place. Mais on ne sait jamais. Je poursuivrais volontiers ma carrière l'été prochain. J'aime encore beaucoup le vélo de montagne, mais je vais sans doute essayer de disputer un peu plus d'épreuves sur route. Un peu de changement dans la continuité...
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