Une journaliste à bicyclette, 15 mai 2010

Ma mère va encore dire que le vélo, c’est dangereux

Trois morts.

La dernière chose que j’ai envie de faire dans ce billet, c’est d’analyser le comment et le pourquoi de cette tragédie. Parce que je suis d’accord avec Foglia. Le risque zéro, ça n’existe pas. Surtout quand il dit:

“Comme d’habitude, on n’acceptera pas que ce soit un accident, on voudra en tirer une morale, une précaution, une prévention, que sais-je, une gestion de risque. Ça va revirer: crisses de bicycles! Ça va revirer: ôtez-vous donc du chemin. Ça va réveiller le gros bon sens de matante: pourquoi les bécyks y restent pas sur les pistes cyclables?”

Je suis triste pour ceux à qui c’est arrivé, et pour leurs familles. Mais il n’y en a pas, de leçon à tirer. Comme Foglia le dit, les accidents arrivent. Les accidents de vélo. Les accidents d’auto.

Les accidents d’autobus.

J’en ai déjà fait au moins un de chaque sorte, et pour tout vous dire, même des combos. Car je suis déjà entrée en collision avec un cycliste quand j’étais chauffeure d’autobus.

Et si je dis “entrer en collision” au lieu de “frapper”, ce n’est pas pour faire de la langue de bois. C’est parce qu’en fait, le cycliste avait percuté ma porte de côté alors que je tournais à droite. Il tentait de me dépasser par la droite en descendant une côte à toute vitesse en roulant sur le trottoir. Donc techniquement, c’est lui qui a frappé l’autobus.

Il pensait que j’avais mis mon clignotant pour m’arrêter à l’arrêt suivant, juste après l’intersection. Il ne pouvait pas deviner que j’étais en liaison, et non l’autobus régulier qui effectuait le parcours sur cette rue. Je tournais pour me diriger vers mon prochain parcours, ailleurs en ville.

C’était un beau petit gars de 17-18 ans. Heureusement, il n’a pas été blessé.

Mais vous dire la frousse que j’ai eue!

Je l’ai vu rebondir contre la porte, voler dans les airs comme une poupée de chiffon et atterrir sur un talus d’herbe. Son vélo était tout cabossé. Il était sous le choc, avec une petit éraflure au coude. On a appelé un inspecteur du RTC, il est venu s’assurer que le gars était correct, puis il est reparti à pied avec l’ami qui l’accompagnait et je suis repartie avec mon autobus comme si de rien n’était.

Enfin, comme si de rien n’était, façon de parler. Logiquement, l’inspecteur n’aurait jamais dû laisser repartir le petit gars, il aurait dû aller le reconduire chez lui. Et il n’aurait pas dû me dire de continuer mon quart de travail parce que c’était l’heure de pointe et qu’on manquait de personnel. Quand j’y repense, quel con cet inspecteur!

J’ai passé le reste de ma journée à trembler au volant et à revoir voler le petit gars dans les airs en slow motion. À me dire qu’il avait été drôlement chanceux, le petit crisse, à croire qu’une bonne fée le protégeait!

À me demander ce qui se serait passé si au lieu de rebondir il était passé sous la roue avant droite. À me demander s’il se serait ouvert le crâne si au lieu d’atterrir sur l’herbe molle, il avait atterri sur l’asphalte. À me demander comment j’aurais pu vivre avec le fait d’avoir tué un jeune homme, même sans le faire exprès. À me dire que j’avais été, moi aussi, vraiment chanceuse. À me dire que je voulais m’en aller chez nous et ne plus faire ce boulot de dingues.

J’avais un ami à qui c’était arrivé, quelques mois auparavant. Il avait littéralement écrabouillé un cycliste, lui avait passé sur le corps avec l’autobus au complet. Je me rappelais très bien être passée sur les lieux quelques heures après, et d’avoir vu le sang qui restait sur l’asphalte au travers de la sciure de bois qu’ils étendent quand ça arrive. Ça aurait très bien pu être moi qui l’aurait frappé. J’étais exactement sur le même parcours, le 801, au centre-ville de Québec.

Le chauffeur descendait une côte avec son autobus à bonne vitesse, la lumière était verte, il n’y avait personne à l’arrêt. Le cycliste a traversé l’intersection en grillant son feu rouge sans regarder de chaque côté, avec, en plus, des écouteurs sur les oreilles. Comme s’il roulait sur une route de campagne déserte. C’était comme s’il avait voulu mourir exprès. Quand au chauffeur, je ne vous dis pas les problèmes qu’il a eu pendant longtemps après, dans sa tête. Ce n’était pas de sa faute, mais quand ça nous arrive, on ne peut pas faire autrement que de se sentir responsable.

Mais contrairement aux deux cas que je viens de vous raconter, les trois cyclistes qui sont morts cette semaine n’avaient rien fait d’imprudent, d’après ce que l’on sait.

Pourquoi le gars numéro un s’en est tiré avec presque rien, pourquoi le gars numéro deux s’est-il fait écraser, pourquoi ces trois cyclistes se sont-ils faits frapper?

Les accidents c’est souvent une question de minutes, de secondes, de probabilités improbables et de hasard malheureux, tout simplement. Si le gars numéro un avait tenté de me dépasser deux secondes avant, je lui passais sur le corps en tournant. Si le gars numéro deux avait brûlé son feu rouge deux minutes plus tard, il serait encore en vie.

C’est la même chose pour l’accident qui vient d’arriver. Si, si, si. Aucune logique. Un jeune écervelé commet une imprudence incroyable: il s’en tire. Un autre écervelé commet une imprudence incroyable: il se fait tuer. Des cyclistes ordinaires roulent de façon normale: ils se font tuer.

Appelons ça la malchance, la fatalité, je ne sais pas quoi, la merde!

Mais malgré tout, ma mère va encore me dire que le vélo, c’est dangereux.

Et je vais lui répondre la même chose que d’habitude:

“M’man, c’est pas le vélo qui est dangereux. Vivre, c’est dangereux.”


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